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À peu près à la même époque, à Berlin, le constructiviste Laszlo
Moholy-Nagy (1895-1946), dans sa quête à « vouloir remplacer
le principe statique de l'art classique par la dynamique de la vie
universelle » était à la recherche de techniques, aptes à produire
d'elles-mêmes des images. […] « des techniques qui seraient
capables de créations picturales automatiques, sans habileté
manuelle » 
6
. C'est en suivant ce chemin qu'il découvrit le photo-
gramme durant l'automne 1922. Une pratique qu'il continuera
d'explorer à travers des déclinaisons comme le « light painting »
qu'il pratiquera au sein du new Bauhaus de Chicago.
Contrairement à Man Ray, Moholy Nagy ne se contente pas de
donner une matérialité aux objets du quotidien, il se sert des
mêmes objets pour moduler la lumière en créant des champs
lumineux engendrant des nuances plus subtiles dans les gradua-
tions de noir et de blanc, pouvant aller parfois jusqu'à l'inversion
des valeurs. Pour lui, c'est une « peinture à la lumière » à laquelle
il a donné le nom de photogramme, terme couramment utilisé
depuis, dans son livre Malerei, Fotografie, film publié en 1925 
7
.
Si nous mettons l'accent sur ces initiateurs, il faut savoir que de
nombreux artistes pratiquèrent le photogramme ou des tech-
niques proches, individuellement, ou au sein des mouvements qui
rythmèrent la période de l'entre deux guerres.
C'est ainsi que le dadaïsme amena Kurt Schwitters vers cette
pratique, que Man Ray donna l'idée à Maurice Tabard de
détourner la technique en faisant intervenir sur les objets,
non pas la lumière mais du révélateur qu'il faisait couler dans
plusieurs directions en provoquant des formes fantasmagoriques
et fantomales.
Le mouvement surréaliste fut un grand pourvoyeur d'artistes
qui se firent un temps adeptes du photogramme, du belge E.L.T.
Messens au japonais Ei-Kyu en passant par Wolfgang Schulze dit
Wols, Raoul Ubac qui inventa le « brûlage » du négatif avec une
déformation de l'émulsion. Ou encore Aurel Bauh qui superposa
des photogrammes sur des photographies traditionnelles.
Considéré comme « productiviste », le constructivisme de
Moholy Nagy promut le photogramme dans le champ de la publi-
cité avec comme modèle le célèbre visuel d' El Lissitzky de 1923
CRÉER DES
PHOTOGRAPHIES
AVEC LA LUMIÈRE
Par
Bernard Perrine
, correspondant de l’Académie des beaux-arts
Tzara baptisera le procédé « Schadographie », dans le catalogue
de l'exposition « Fantastic Art Dada Surrealism » au Moma de
New York. Dans un geste dadaïste il associait le nom de l'auteur
(Schad) aux ombres (en anglais « shadow ») de ses images.
Quelques années auparavant (1915-1916), à New York, l'Améri-
cain Emmanuel Radnitzky dit Man Ray (1890-1976), influencé
par l'expression poético-sensuelle de la pensée de Marcel
Duchamp, expérimenta les techniques de « l'airbrush ». Ce sont
elles qui le mèneront au photogramme qu'il expérimentera en
1922, dès son arrivée à Paris. Il tentera de s'attribuer la paternité
du procédé en le baptisant « rayographe » et en publiant Champs
Délicieux, un portfolio de 12 « rayogrammes » préfacé par Tristan
Tzara qui, selon le mot de Jean Cocteau, devait faire office de
« brevet d'invention ».
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