lettre84 - page 30

30
|
P
arler de la lumière en photographie 
1
constitue une sorte de
pléonasme, si on se réfère à son étymologie grecque « écrire
ou peindre avec la lumière ».
Ne cherchez pas sur internet les rapports entre lumière et photo-
graphie, on ne vous parlera que de technique ou de gestion de la
couleur.
Aux origines certes, le photon vient frapper une surface sensible
pour y laisser une trace. Les travaux proto-photographiques de
Thomas Wedgwood et Humphry Davy, dans les premières années
du xix 
e
siècle, révélèrent la réalité du phénomène mais n'arri-
vèrent pas à en fixer la trace.
On a bien compris qu'ici, notre propos n'embrassera pas ce que,
depuis son invention en 1827, on a coutume de désigner par
« photographie », pour se concentrer sur des artistes qui, dans la
filiation de ces premières recherches, ont continué à privilégier la
lumière comme source de leur création, même si le mot lumière
a été régulièrement mentionné en termes élogieux pour qualifier
des photographies. La fameuse « lumière » des studios Harcourt
ou encore cette réflexion formulée par Robert Doisneau dans le
film de François Porcile 
2
: « La lumière, quand cela marche, c'est
beaucoup plus beau qu'on ne pouvait l'imaginer ». Et le regretté
Thibaud Cuisset qui aimait se référer à la lumière de Vermeer.
Les artistes photographes dont nous parlerons ici utilisent la
lumière pour écrire ou peindre, en retournant aux origines.
L'appareil de prise de vue disparaît la plupart du temps et, comme
le souligne le britannique Adam Fuss (1961), « on ne prend
pas des photographies, on fait des photographies ». Le résultat
devient mystère, mais « le terme « photographie » peut-il encore
être employé lorsqu'il remet en cause son essence même comme
représentation du monde ? »
Les mouvements qui regroupent ces pratiques artistiques sont
méconnus, voire méprisés en France.
Geoffrey Batchen, cité par
Marc Lénot
3
, explique ce désintérêt « par notre obsession de la
représentation ».
Même s'ils n'en portent pas le nom, « les dessins photogéniques »
4
réalisés par William Henry Fox Talbot (1800-1877) avec des objets,
souvent des végétaux, sur du papier « photosensibilisé », sont par
essence des photogrammes. Tout comme les essais d'Hyppolite
Bayard ou les images cyanotypiques de la botaniste anglaise
Anna
Atkins (1799-1871), lorsqu'elle reprend le procédé révélé par le
chimiste anglais Sir John Herschel (1792-1871) le 16 juin 1842. En
1843 elle dispose des algues marines sur un papier sensibilisé aux
sels de fer, avant de les exposer à la lumière naturelle 
5
.
On pourrait rattacher à cette utilisation de la lumière nombre
d'expérimentations, plutôt scientifiques, comme le « photo-
calque », la « gravure naturelle », la « photo directe » ou le cliché
verre, prisé par Eugène Delacroix ou des artistes de l'école de
Barbizon comme Jean-Baptiste Camille Corot.
Ou encore les « Vortographs » inventés en janvier 1917 par le
photographe Alvin Langdon Coburn (1882-1966). Un procédé qui
consiste, grâce à un système de filtre, à répartir la lumière en triangle
et dont le nom fut imposé par le poète Vorticist Ezra Pound.
Quelques années plus tard, ce que l'on appelle aujourd'hui le
photogramme devient une technique artistique inventée tour à
tour par un dadaïste, un surréaliste et un constructiviste.
Dès 1918, Christian Shad (1894-1982), qui fréquenta les groupes
dadaïstes à Zürich et Genève, superposera différents objets,
papiers, tissus... sur un papier photosensible qu'il exposera à la
lumière naturelle avant de le virer, de découper les angles du
papier photo et de donner à ces créations des noms absurdes tel
que « Onéirodynie en Kova ». Pour son ami Walter Serner, Schad
venait d'introduire la technique dans l'art. « C'était dada, c'était
de l'anti-art car l'artiste ne reprenait ni les moyens ni les sujets de
la tradition artistique... C'était aussi de l'anti-photographie parce
que ces photogrammes dévalorisaient le réalisme de la repro-
duction photographique ». Mais ce n'est qu'en 1936 que Tristan
Au centre : Christian Schad,
Schadographie 68
, 1963, tirage
argentique numéroté, 16,5 x 11,3 cm. Collection particulière.
1...,20,21,22,23,24,25,26,27,28,29 31,32,33,34,35,36,37,38,39,...40
Powered by FlippingBook