lettre84 - page 29

|
29
L
a lumière ne nous apparaît jamais si belle que quand nous
en sommes privés. On ne parle jamais si bien d’elle qu’en
regrettant son absence. C’est l’ombre qui en parle le mieux.
Voilà résumés quelques préceptes auxquels je me conformais
dans les années 70. J’étais si imprégné par ce qui me semblait
des évidences que je fus surpris de ne pouvoir les partager. Il me
semblait qu’elles étaient indissociablement liées à l’histoire de la
peinture ; les liens avaient apparemment rompu. Les complices
furent rares mais précieux. Ce fut l’un d’eux, Georges Jeanclos,
qui judicieusement comme à son habitude, m’offrit l’Éloge de
l’ombre, de Tanizaki Junichiro, un beau titre à la fois nostalgique et
provoquant, et un homme pensif qui s’épanchait sur les malheurs
de l’ombre. Il nous annonçait rien de moins que la mort de la nuit
et nous condamnait au jour éternel. « La fée électricité » avait
terrassé les spectres maléfiques et bienfaisants que le monde
obscur abritait. Nous allions enfin jouir sans limite du confort et
de l’apaisement dont la nuit nous privait et que la lumière nous
offrait à profusion. Mais en même temps qu’elle nous comble, elle
nous déshabille. Elle lève sans états d’âme nos précieux secrets
que l’ombre protégeait. C’est une confidente que nous perdons, un
lieu sûr, intime, privé que nous devons à présent dévoiler.
La lumière est la scène, l’ombre ses coulisses. La lumière décrit,
l’ombre révèle. Les acteurs aiment la lumière, les fripons la
redoutent. Le théâtre de la peinture se joue dans le dialogue tendu
entre la lumière rayonnante et son ombre soupçonneuse. De
cette dualité, la peinture ne pouvait que s’emparer et elle dispose
pour cela de tous les outils nécessaires pour la sublimer. Cette
réflexion réactive un souvenir d’un vieux professeur de peinture
qui soutenait qu’il ne se passe pas grand-chose dans l’ombre ni
dans la lumière et qu’il convenait de les traiter avec une extrême
sobriété. Il fallait par contre concentrer toute son application sur
la zone de frottement, là où l’ombre et la lumière basculent ; c’est
dans la rencontre de ces contraires que tous les effets bénéfiques
se logent. Quelque part entre l’affirmation et le doute. L’arc élec-
trique jaillit de la proximité des pôles opposés. L’efficacité de la
lumière n’est pas proportionnelle à la quantité utilisée, c’est même
régulièrement le contraire. L’obscurité régnante dans les tableaux
du Caravage ou des nuits de De La Tour, de Whistler ou de Ribot,
ne trahit pas leur indifférence ou leur désintérêt pour la lumière,
bien au contraire, ils la célèbrent à travers sa rareté. Une consigne
militaire exigeait des soldats de ne pas fumer la nuit, l’incandes-
cence de leur cigarette était perceptible à plusieurs kilomètres. Le
jour, l’ordre était bien sûr levé. C’est sa faible intensité qui éveille
notre curiosité et qui attise notre attention. Le silence ou l’autorité
ne s’obtiennent pas en forçant la voix mais plus efficacement en
adoptant un ton mesuré imposant l’écoute. Ce qui importe, ce
n’est pas ce qui est montré mais ce qui est caché, ou plus précisé-
ment ce que le visible dissimule, l’imprévisible, le surgissement,
l’illusion. L’inquiétude qui entraîne la vigilance, la méfiance, la
suspicion, constitue le registre des émotions que provoque la
peinture ténébriste ou luministe (ce sont souvent, à une généra-
tion près, les mêmes). Roberto Longhi nous éclaire, lui aussi, à
ce sujet (la lumière n’est pas asservie à la définition plastique des
formes sur lesquelles elle tombe, elle est au contraire l’arbitre avec
l’ombre de leur existence-même).
Si la lumière dans sa nouvelle alliance avec l’électricité a de beaux
jours devant elle, l’ombre aussi dispose d’une ultime parade,
l’interrupteur.
Le rituel quotidien du coucher est l’occasion incontournable
d’âpres négociations entre enfant et parents pour déterminer
l’épaisseur du trait de lumière provenant de la porte mi-close de
leur chambre à coucher. C’est que l’affaire est sérieuse. Entre une
pénombre bienveillante et apaisante propice à l’abandon et une
ultime lueur résiduelle d’un jour finissant, le dosage est précis,
l’enjeu important. Il s’écrit là le scénario du théâtre de sa nuit.
L’obscurité réveille les monstres, la clarté les endort.
Avoir une âme, suppose Pasqual Quignard (grand amateur de
nuit), cela veut dire avoir un secret.
Un dernier tableau
L’éclat est le motif. La nuit est le décor. Dans ce tableau la lumière
n’est pas simplement la source irradiante qui éclaire les formes
et les tons qu’elle affleure. Non seulement elle figure au tableau
mais elle y tient le premier rôle. La nuit immense et calme est
embrasée par les éclairs, les éclats, les étincelles de la fête. Scène
joyeuse à laquelle le peintre ne participe pas. Spectateur lointain
et détaché, c’est la violence faite à la nuit qui l’occupe, comme le
témoin d’un sinistre dont il cherche à comprendre et extraire les
signes picturaux. Il nomme son tableau Nocturne en noir et or
et non, comme on pourrait s’y attendre, Fête de nuit. Lorsqu’il
le peint, l’évènement est passé, il peint son souvenir. Si la quasi
obscurité de la nuit autorise encore à peine l’observation, elle
s’avère inapte à exécution. On peut peindre la nuit mais pas dans
la nuit. Si le motif est nocturne, l’exécution est diurne. Et pourtant
on éprouve la « saisie sur le vif », la facture est active, efficace,
urgente, « à la prima ». Le mystère de ce tableau réside en partie
dans cette anomalie. Puisqu’il ne peut le réaliser sur site, quelle est
la méthode qu’il met en œuvre pour y parvenir ? À quels artifices
picturaux a-t-il recours ? Ce sont les questions qui nourrissent les
grandes œuvres, rarement les réponses. Cette suite nocturne aura
provoqué l’agressivité de ses contemporains qui lui reprochaient
une précipitation et un relâchement technique. « Une demi-
journée de travail pour peindre ce tableau », revendiquait-il en
les défiant. On pourrait ajouter : peindre vite n’est pas peindre à
tour de bras. J’insiste sur l’intimité que Whistler entretient avec la
nuit. Il recherche le point de chavirage, l’instant précis, extrême et
suprême de l’extinction des feux, la convulsion finale, son rayon
vert. Avec ce résidu de couleur presqu’informe, il tente encore un
dernier tableau. Au-delà, la vue ne relève plus des yeux.
LE JOUR NUIT
À L’OMBRE
Par
Philippe Garel
, membre de la section de Peinture
doss i er
1...,19,20,21,22,23,24,25,26,27,28 30,31,32,33,34,35,36,37,38,39,...40
Powered by FlippingBook