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GRÂCE AU CIEL
Par
Pierre Carron
, membre de la section de Peinture
N’est-ce pas, en effet, du ciel, de sa clarté, que dépend
l’existence du vitrail ?
Le vitrail, cet « entre-deux-ciels » peint à contre-ciel, dans
l’épaisseur d’une surface invisible, où ce qui est figuré se trouve
transfiguré par la luminosité irisée de la matière : celle des
visions mystiques.
Comment m’insérer dans l’existant sans le déranger, se servir de
lui, le servir à son tour ?
Comment trouver, inventer les parties manquantes ? De quelle
manière retisser les liens avec ce qui n’a cessé de composer
l’histoire même du vitrail, lorsque l’on était encore en capacité
de plier le prisme d’un arc-en-ciel aux exigences du récit,
lorsqu’il n’était pas, comme aujourd’hui, question de décoration,
ou bien de ces gestes d’impuissance dont l’époque est friande ?
Comment faire basculer, rendre visible ce qui est de l’ordre de
l’esprit, « ce qui est dit, ce qui est entendu », qui doit se résumer
en une image ? Refuser la forme comme seul objectif, préférer
s’abandonner, se laisser envahir par le thème ; en l’occurrence :
une évocation de la palpitation angélique des célébrants des
liturgies célestes, évoluant aux limites d’un au-delà, dans les
pâleurs et la profondeur de l’azur, à la frontière de l’or végétal
d’un claustra.
Que dire du privilège, que dire sur ce que furent ces dix
années durant, où chapelle après chapelle, de cartons en
cartons, me livrant dans une technique improbable à la
peinture sur verre, centimètres après centimètres, procédant
par des allers et retours entre décisions et laisser-faire, j’ai eu
la surprise de constater qu’en fin de compte, en dépit d’une
quasi-incompétence en la matière, grâce au ciel, tout avait
pris tant bien que mal sa place, ce qui devait être confirmé
par l’évêque, m’interpelant ainsi, à l’issue des travaux : « Et
vous, dans tout cela, vous avez fait quoi ? ». Question reçue
comme un compliment, en effet, mon vœu de ne rien déranger
aurait-il été à ce point exaucé, aurais-je trouvé, retrouvé, grâce
au ciel, presque à mon insu, ce que l’édifice attendait d’une
restauration ?
C’est donc, pour en finir, que je conclurai par un « grâce au
ciel », qui doit être pris, également ici, dans le sens d’une
fervente action de grâces.
Une initiation personnelle
Contrairement à d’autres peintres qui confient au
maître-verrier, avec leurs cartons, le soin de la réalisation
et de l’interprétation de leur œuvre, Pierre Carron a fait
la démarche d’une initiation personnelle aux techniques
du vitrail. Grâce à cette implication, son travail à Orléans
porte l’empreinte concrète de la main de l’artiste. Sous
l’œil bienveillant et dans l’atelier de Michel Blanc-Garin, il a
su apprendre rapidement les fondamentaux de la peinture
sur verre et de la cuisson, qui lui ont fourni, avec l’indépen-
dance, une aisance immédiate. Conforté par la garantie
technique d’un excellent professionnel, il a donné libre
cours à ses idées et montré des facultés d’invention hors
du commun. À son contact, le maître-verrier chevronné
des ateliers Gaudin a confessé avoir reçu du plasticien une
inoubliable leçon d’humilité.
Régis Martin
, architecte en chef des monuments
historiques, maîtrise d’œuvre du chantier de 1998 à 2003.
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