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la sérénité, le trouble, l’inquiétude... Tout l’art des peintres, des
photographes et des cinéastes est de les capturer pour les fixer
sur la toile, sur la pellicule, à l’intérieur d’un cadre fixe. Déjà, les
vitraux de nos cathédrales gothiques exaltaient l’âme des fidèles
en découpant la lumière rayonnante. Il s’agit à chaque fois de
techniques qui visent à reproduire un moment de vie éphémère
qui, sans elles, aurait été sans mémoire. La lumière peut être
chaude et apaisante ou, au contraire, froide et angoissante, faisant
naître la peur d’un monde inconnu. Dans le film Le Désert des
Tartares, Luciano Tovoli a choisi une telle lumière, crue et froide,
pour bien souligner la distance des rapports existant entre les
personnages du roman de Buzzati, repliés sur eux-mêmes et
enfermés dans une forteresse située aux confins du désert. Et pour
capter leur infinie solitude à surveiller inlassablement la ligne
d’horizon, il voulait que la lumière imprime un voile de couleurs
sur l’étrange architecture de la forteresse de Bam. Aux différentes
heures de la journée, l’étendue du désert changeait d’apparence.
À l’aube ou au crépuscule, les couleurs des dunes glissaient et se
métamorphosaient. En fin de journée, cette lumière particulière,
entre chien et loup, ne durait guère plus de quelques minutes.
Nous répétions la journée entière de façon à saisir, le soir venu,
la scène fugitive et magique en une seule et unique fois, comme
au théâtre.
Aujourd’hui, nous préparons un film que nous tournerons dans
les vastes espaces sauvages de l’ouest américain. Avec Thierry
Machado, coréalisateur et directeur de la photographie, nous
voulons retracer une chronique à la fois sauvage et terriblement
humaine située au cœur du xix 
e
siècle. Une grande variété de
paysages défileront, des déserts calcinés de l’Arizona jusqu’aux
neiges étincelantes d’Alaska. Et, grâce à une technique qu’il met
actuellement au point, nous irons là où personne n’est encore allé.
Nous franchirons la dernière frontière, nous pénètrerons l’étrange
nuit polaire zébrée d’aurores boréales afin de filmer à la seule
lumière des étoiles et de la lune pour nous révéler ce que l’œil ne
voit pas et que nul n’a encore filmé : la nuit sauvage en couleurs.
En haut : vue du Grand Canyon, dans l’ouest des États-Unis,
où se déroulera le tournage du prochain film de Jacques Perrin.
RÉFLEXIONS ET
IMPRESSIONS SUR
LA LUMIÈRE
Par
Jacques Perrin
, membre de la section des Créations dans le cinéma et l’audiovisuel
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