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L
a lumière raconte l’histoire de l’univers. C’est le langage du
monde depuis la nuit des temps. Pourtant, l’homme n’en
perçoit qu’une toute petite partie. Le spectre des longueurs d’onde
lumineuses est infiniment plus grand que ce nous en percevons.
Notre vie durant, nous errons dans un théâtre d’ombres et
de lumières où l’obscurité nourrit nos angoisses et où un seul
éclair peut les terrasser pour révéler un monde soudainement
paisible. Mais les ténèbres qui nous terrifient tant ne sont que
le fruit de notre incapacité à les percer de nos yeux. Chaque
être vivant perçoit la lumière d’une manière qui lui est propre.
Nous ne voyons donc pas le même monde que les autres, même
si nous regardons dans la même direction. Notre monde n’est
qu’une parcelle de la réalité. Sous l’eau par exemple, tout nous
paraît bleu. Nous l’avons expérimenté lors du tournage du
film Océans : à quelques mètres sous la surface, il n’y a plus de
couleurs distinctes. Toutes palissent et deviennent uniformément
grises. Mais il suffit d’allumer une torche pour que renaissent les
couleurs d’un poisson, d’une plante ou d’un récif corallien. Mais
que voit la crevette mantis, la squille aux étonnants yeux à mille
facettes ? Si on lui avait demandé de parler de la lumière, elle
aurait décrit un monde éclaboussé d’ultraviolets. Elle a les yeux
les plus perfectionnés du monde vivant, capable de percevoir les
innombrables combinaisons de 12 photorécepteurs différents
quand nous n’en possédons que trois seulement : elle voit ce
qu’aucun autre vivant ne perçoit... Elle aurait parlé des nuances
chaudes et douces que prennent les coraux, nuances qui nous sont
parfaitement invisibles. Aucun océanographe, aucun plongeur
ne peut admirer, comme la squille, le chatoiement de lumières
fluorescentes des coraux sous le feu des rayons UV. Ce monde
existe, mais il nous est inaccessible ! Certains animaux voient les
ultraviolets ; d’autres, les infrarouges... et nous n’avons même pas
le vocabulaire pour décrire le monde qu’ils perçoivent ; un monde
qui existe bel et bien, mais que nous ignorerons à jamais... Nous
sommes même incapables de percevoir nos propres vibrations
lumineuses. Combien d’entre nous savent que nous sommes nous-
mêmes des êtres de lumière ? Dire d’une belle personne qu’elle est
lumineuse et lorsqu’elle meurt qu’elle s’éteint n’est donc pas une
simple métaphore... Mais personne ne le sait, hormis le poète...
La peinture, la photographie et le cinéma nous révèlent que nous
sommes en permanence, mais le plus souvent sans y prêter atten-
tion, dans un jeu d’ombres et de lumières. Au cours d’un tournage,
le directeur de la photographie est le « maître de la lumière ». En
conditions naturelles, il est en permanence en contact avec les
dieux... Il scrute le ciel, surveille le soleil, guette les nuages, avant
de décider, éventuellement, de lancer l’action. Mon ami italien
Luciano Tovoli, qui a travaillé avec Ettore Scola, Michelangelo
Antonioni, Vittorio de Sica, Valerio Zurlini, Barbet Schrœder et
tant d’autres, m’a souvent confié que ce n’est pas la lumière qui
était importante mais l’ombre...
À la Renaissance, une révolution esthétique bouscule l’art pictural.
Ses formes et expressions deviennent humaines, les perspectives
plus homogènes s’agencent et influencent différentes strates de
couleurs. Les lointains prennent une teinte virant au bleu. Il aura
fallu des siècles pour que ces observations deviennent des lois
communes. Dans les lieux clos que représente Georges de La
Tour à la perfection, sans aucune source lumineuse apparente,
les teintes et les coloris sont telles que l’on devine sans hésiter
la provenance de la lumière et sa source hors du tableau. Cette
lumière peut être le signe du divin. Les Saints représentés par
Cimabue, Giotto et Fra Angelico sont auréolés d’un spectre lumi-
neux. Leur foi les coiffe d’une lumière surnaturelle car ils sont les
intercesseurs du divin. Des siècles plus tard, les Impressionnistes,
par le jeu subtil de leurs couleurs, par leur manière originale de les
libérer et de les composer, peignent un climat, une atmosphère,
une peau, l’humanité d’un visage, le parfum d’un jardin au prin-
temps. En somme, une véritable interprétation du monde.
Le ciel et la mer ne se distinguaient pas, la brume couvrait les
étendues, aucun éclairage particulier ne soulignait la côte ;
impression d’une morne journée par un temps uniformément
gris quand, soudain, les nuages noirs s’entrouvrirent, libérant
une gigantesque colonne de lumière qui s’accrocha aux flots que
l’on croyait endormis. L’impressionnisme et ses couleurs nous
éclairent sur la nature, les saisons et la comédie humaine.
La couleur provoque des sensations ; la lumière suscite des
émotions et provoque nos sentiments. Elles suggèrent la joie,
la tristesse, la mélancolie, la douceur, l’excitation, la jubilation,
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