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contours. Ce qui fera dire à Vincent d’Indy, apôtre du contre-
point rigide, que, dépourvue de forme, la musique de Pelléas et
Mélisande est sans avenir.
Architecture de notes contre couleurs de timbres, ou bien lumière
naturelle contre lumière d’atelier, telle pourrait être résumée la
querelle entre contrapuntistes et harmonistes, à l’orée du xx 
e
siècle. Pourtant, ces frères ennemis se retrouvaient dans une
passion commune pour la peinture. Ernest Chausson, peint par
Eugène Carrière, collectionnait des toiles de Degas ; Debussy,
pour qui Turner incarnait « le plus beau créateur de mystère
qui soit en art », s’inspira de Whistler pour ses trois Nocturnes ;
ami de Renoir et dédicataire d’une marine de Monet, Emmanuel
Chabrier, portraituré par Manet dont il possédait l’admirable
Bar aux Folies-Bergère, avait enjoint au jeune pianiste Édouard
Risler de « décrotter lumineusement » les « cent treize sonorités
différentes » qu’il avait glissées dans sa Bourrée fantasque ; et
Déodat de Séverac, ami de Picasso et aussi délicat aquarelliste
qu’enlumineur de sons, offrait des Baigneuses au soleil irisées
comme un nu de Bonnard.
Cette proximité – porosité même – entre peintres et composi-
teurs ne cessera de s’approfondir tout au long du xx 
e
siècle. Elle
connaîtra son apogée à la fin de la première guerre mondiale, avec
les concerts donnés dans les galeries de tableaux, où sera honorée
la musique du « Groupe des Six », dont le principal représentant,
Francis Poulenc, déclarait devoir à la peinture « autant de joies
profondes qu’à la musique. » Son dernier grand cycle mélodique,
sur des poèmes d’Éluard, Le travail du peintre (1956), célèbre
Pablo Picasso, Marc Chagall, Georges Braque, Juan Gris, Joan
Miro, Jacques Villon, Paul Klee.
Paul Klee, dont l’influence fut déterminante sur le jeune Pierre
Boulez, alors que son maître Olivier Messiaen, quant à lui, se
réclamait de celle de Robert Delaunay, « précurseur de la peinture
abstraite, par conséquent très proche de ce que je vois lorsque
j’entends de la musique. »
Disciple de Messiaen, au fauteuil de qui il succédera sous la
Coupole, Marius Constant remontera aux sources de l’abstraction
en retrouvant la lumière de Turner (1961) à travers trois tableaux
symphoniques dont le fameux Pluie, vapeur, vitesse, qui inspirera
un demi-siècle plus tard son élève en orchestration Édith Canat
de Chizy, après avoir rendu hommage à Nicolas de Staël dans un
concerto pour alto et orchestre au titre symbolique : Les rayons
du jour.
En haut : Joseph Mallord William Turner,
Pluie, vapeur et vitesse,
Le grand chemin de fer de l'Ouest
, 1844, huile sur toile, 91 x 121.81 cm,
National Gallery, Londres.
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