lettre84 - page 19

|
19
doss i er
son art innovant fait exister ses modèles par la lumière dans le
prolongement d’un silence originel qui invite au recueillement.
C’est face aux ténèbres que la lumière existe. Elle libère une réso-
nance équivoque chez celui qui stigmatise le jour et la nuit. Elle
réactive l’ambiguïté des tableaux diurnes avec l’alternance des
sensations. En poussant les limites du réel jusqu’à l’absolu des
choses et de leur illusionnisme, il découvre une autre vérité qui
l’invite à transposer son sujet en un langage symbolique.
Le tournant est pris avec la Femme à la Puce qui représente
une femme dévêtue, trivialement exposée à notre regard. Face
à elle, sur une chaise recouverte d’un tissu rouge, est posée une
chandelle. La flamme claire et lumineuse éveille immédiatement
un sentiment troublant devant ce geste commun. Elle illumine
soudainement la scène et nimbe d’une spiritualité inattendue cette
femme humble en la purifiant de sa misérable condition humaine.
La Tour attend de la lumière qu’elle réponde plastiquement à
son approche métaphysique des choses de la vie. La flamme
de la bougie devient le symbole de la spiritualité dont Gaston
Bachelard analyse la dimension plurielle comme étant l’expression
d’un « tout », depuis l’innocence et la quiétude, la fragilité de la
vie et la montée verticale de l’esprit pour une transcendance. La
figure de La Madeleine (dont on connaît au moins trois versions)
n’existe que par la lumière. Elle exprime cette présence absence
de la lumière duelle dans sa complémentarité avec l’obscurité.
Absorbée dans la contemplation de la chandelle qui brûle, la
pécheresse est entrée dans le renoncement. Le renvoi à la nuit et
à son double mystique, la lumière divine, fait écho à la vie et à la
mort. Dans son poème Fureur et Mystère, René Char qualifie la
veilleuse dressée de « poignard de la flamme ». Ce cône irradie
deux fois par le renvoi du miroir dans La Madeleine aux deux
flammes. Celles-ci révèlent en éclairant la cellule et exaltent
l’esprit en l’ouvrant aux « Béatitudes ». C’est une lecture plurielle
du tableau que nous propose La Tour avec une vanité dans la
tradition du Memento Mori en réponse à « l’Ecclésiaste ». Outre
le miroir, on retrouve le crâne de mort, les livres, les lacets et les
tresses de la cordelière et de la discipline, symboles maintenus
dans une demi-pénombre violée par la flamme, pour en révéler la
signification prophétique. La rupture avec le fantasme érotique de
la chemise dévoilant le haut du corps s’accomplit dans l’éblouisse-
ment virginal de la lumière. Ici il n’est pas question d’un procédé
ordinaire d’atelier pour éclairer l’œuvre d’une rare force poétique
qui nous arrache à la complexité de nos désirs, de nos attentes de
la vie comme de nos peurs.
À droite et au centre : Georges de La Tour,
La Femme à la puce
, vers 1638,
huile sur toile, 121 x 89 cm, Musée lorrain - Palais des Ducs de Lorraine
Ci-dessous : Georges de La Tour,
Le Tricheur à l'as de trèfle
, vers 1632,
huile sur toile, 97,8 × 156,2 cm, Kimbell Art Museum, Fort Worth.
1...,9,10,11,12,13,14,15,16,17,18 20,21,22,23,24,25,26,27,28,29,...40
Powered by FlippingBook