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L
es « nuits » de Georges de La Tour (1593-1652) caracté-
risent la dernière partie de l’œuvre de l’artiste lorrain. Sa
maîtrise de l’éclairage le retient tout entier et constitue l’élément
fondateur de son art. Comment en est-il venu à délaisser les
scènes de genre diurnes avec lesquelles il connaît le succès auprès
des amateurs et la réussite matérielle à Lunéville ? Pourtant il
n’est pas le peintre officiel à la cour d’Henri II de Lorraine, ce
titre revenant à Claude Deruet. Avec la guerre de Trente Ans et
l’incendie de Lunéville en 1638 qui l’en chasse, il s’exile à Nancy,
et arrive un an plus tard à Paris où il reçoit le titre de « peintre
ordinaire du roi » ainsi qu’un logement au Louvre. Autour de
1643, il fait le choix de revenir à Lunéville où il retrouve sa
légitimité grâce à de nombreuses commandes.
A-t-il fait le voyage en Italie entre 1608 et 1616 ? La Lorraine reste
un carrefour où convergent le naturalisme nordique, l’inquiétude
germanique, la rigueur française, conjugués aux modèles floren-
tins et romains, au maniérisme avec un goût prononcé pour la
couleur soutenue par une écriture brillante, et au réalisme du
Caravage via Gentileschi, Valentin de Boulogne, et l’école carava-
gesque d’Utrecht avec Hendrichk Terbrugghen. La redécouverte
de Georges de La Tour en 1934 à l’exposition des « Peintres de
la réalité en France au xvii 
e
siècle » au Musée de l’Orangerie à
Paris, organisée par Charles Sterling, a ouvert de nouvelles pers-
pectives à notre interprétation, élargissant une vision objective
à l’essentiel d’une investigation plastique marquée du sceau d’un
penseur et d’un philosophe.
L’œuvre de Georges de La Tour fascine tout en dégageant une
force de persuasion exceptionnelle. Il est le peintre des extrêmes
qui habitent tout être humain et tout son art est d’abord l’expres-
sion plastique au service d’une intense interrogation humaine
aux prises avec le destin. C’est par le jeu des oppositions qu’il
exprime, avec d’autant plus de conviction, la souffrance et la
grâce, la misère et la grandeur, complémentaires et indivisibles
de la dualité humaine. Le parti pris d’outrance dans les œuvres
du début participe d’un naturalisme dont il va transposer la
réalité dans le domaine de la pensée philosophique et spirituelle
avec des sujets empruntés à la Bible et aux Évangiles. Toute la
véracité de ses scènes est à chercher dans le contenu, et d’abord
dans la lumière. Une lumière double dans sa perception, carté-
sienne et pascalienne.
Si les gestes chorégraphiées des protagonistes dans le tableau
Le Tricheur sont magiques, c’est qu’en se détachant d’un fond
rouge, ils expriment dans un raccourci saisissant les sentiments
contradictoires d’un calcul souligné par un éclairage quasi irréel
qui renforce ce présupposé d’un monde imaginé.
Par une concurrence mimétique, la lumière devient dans sa pein-
ture le réceptacle de l’imaginaire.
Comment expliquer le changement pictural du peintre lorsqu’il
délaisse la manière claire d’un chromatisme subtil de couleurs et
une écriture précise pour privilégier des compositions nocturnes ?
Faut-il voir une évolution de son style sous la possible influence
de son compatriote Jean Leclerc dont les scènes nocturnes
connaissent à la même époque un grand succès en Lorraine ?
La réponse de La Tour appartient au surnaturel qui dépasse
l’esthétique. D’évidence, il exerce deux manières de peindre pour
deux attitudes mentales radicalement opposées. Au-delà du débat
stylistique et de ses sources constitutives de ses deux langages,
DE GEORGES DE LA TOUR
À ODILON REDON,
OMBRE ET LUMIÈRE
Par
Lydia Harambourg
, correspondant de l’Académie des beaux-arts
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