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photo, qu'à «voir» définitivement la sculpture. Sans déplacer ni
l'appareil ni la sculpture, et en jouant uniquement sur la lumière,
j'ai affaire à une quantité illimitée de possibilités. Je suis dérouté
par cette capacité de faire mille photos différentes, de montrer
autant de sculptures ressemblantes mais inexactes. Parmi celles-
ci la véritable sculpture se dissimule. Il me semble la connaître
sans la voir!
Pour ma part j'aime l'ombre et je préfère qu'il y ait une lumière
plutôt faible sur mes sculptures. Peut-être est-ce cette incertitude
de comprendre réellement ce que je fais qui détermine mon goût
pour l'ombre. La forme est là, habitante invisible. J'aime que la
sculpture se laisse deviner, qu'elle conserve ainsi des zones d'ima-
ginaires, des forces de doute dans l'absence de l'ombre. Un filet
de lumière bien souvent me suffit - la puissance d'évocation de
quelques traits de lumière dans l'espace.
Sans cesse la lumière réinvente la sculpture mais sans fondamen-
talement la trahir sauf lorsqu'elle prétend tout en montrer.
En toute saison le ciel est changeant et nos sentiments qui en
dépendent également sont changeants. Sous notre regard la sculp-
ture est incroyablement variable, elle qui passe pour l'immobilité
même. J'accepte cependant qu'il n'y ait jamais de circonstances
neutres, ou de conditions idéales qui laisseraient complètement
la sculpture à elle-même, qui permettraient de la voir exactement
comme elle est, qui permettraient qu'elle soit le parfait miroir de
ce que nous sommes. En réalité, contemplant une œuvre nous
regardons l'idée que nous en avons et dans cette idée c'est tout
notre être qui est impliqué... Croire aux jours favorables mais
aussi à l'exigence de sincérité. Ce que montre la lumière, infini-
ment souveraine, infiniment indépendante.
Jean Anguera,
Le chemin noué (De la Présence et du Lieu)
, 1996,
résine polyester, charges diverses, 43 x 42 x 26 cm. Photo DR
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