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entre leurs mains et la source de leur inspiration, et seulement
de temps en temps de la lumière comme d'un moyen technique
pour vérifier les progrès de leur sculpture. L'ombre et la lumière
se débrouillent en dehors de l'exercice de leur sculpture.
Ainsi, lorsque je modèle, je ne vise que la forme et je pense qu'elle
naît dans l'obscurité, au bord du plus ignoré en moi, au pli de
l'invisible, et qu'elle sort peu à peu au jour. Cependant elle ne
se dépouille jamais entièrement de sa crainte de la lumière. Elle
œuvre à conserver ses mystères. Le mystère de ses origines, le
mystère de ce qui s'est employé à sa réalisation. Et je préfère les
préserver que de faire semblant d'en connaître les secrets.
En tant que sculpteur je suis censé entretenir une complicité
permanente avec la lumière, mais je n'y suis réellement sensible
que lorsque je tente de photographier la sculpture une fois celle-ci
terminée. Pour ce faire je m'attèle alors au travail indispensable
de la lumière. Il s'agit de voir et de montrer. D'abord voir. Ensuite
montrer. Reproduire ce mouvement qui va de l'intérieur vers
l'extérieur. Tout va dépendre du choix des éclairages et de leurs
directions puis encore de l'angle de la prise de vue. L'appareil
photo devient le témoin. Il se substitue à moi. Au départ, grâce à
la photo, je ne cherche qu'à rendre compte d'un résultat obtenu
par la sculpture, et d'une certaine manière, par ce biais de la
doss i er
S
ur le fond sombre d'une pièce, venant de profil par une
fenêtre, la lumière révèle la poussière en suspension dans
l'air. Qu'un nuage passe devant le soleil et la poussière disparaît
ou plutôt redevient invisible. En somme la poussière comme la
lumière sont en soi invisibles. C'est leur rencontre qui nous les
fait voir. C'est l'obstacle de la forme - y compris celle minuscule
de la poussière - heurtée par la lumière qui réalise le visible. Le
phénomène suppose la triple présence de l'objet, de la lumière et
d'un témoin. Qu'un seul manque et il n'est plus possible de parler
de visible. Indispensable présence de l'homme qui voit avec ses
yeux mais aussi avec sa pensée. C'est la présence de cette pensée
qui transforme tout spectacle, tout phénomène extérieur en une
réalité intérieure. Chaque homme, chaque témoin engrange une
réalité différente puisque sa position est différente. Lorsque je
montre une sculpture à un visiteur je sais qu'il ne voit pas la même
que moi.
La lumière révèle la forme. La forme révèle la lumière. Que
cherche réellement le sculpteur? Que regarde-t-il ? Est-ce la
forme ? Est-ce l'ombre ? Peut-être en fin de compte est-ce la
lumière. La lumière, l'ombre, la forme, ou l'espace, leur rencontre -
tous parlent en même temps. La lumière en soi reste comme
extérieure, incompréhensible. Elle est une abstraction. Elle donne
le sentiment de la perfection. Sa rencontre avec la forme est une
dégradation mais aussi un ouvrage de nuances.
La sculpture me semble toujours à ses débuts, face au champ
infini des possibilités.
La lumière ne va pas sans l'ombre et le rapport entre l'ombre et
la lumière est d'une complexité inouïe. D'autant que ce rapport
ombre/lumière dépend de la forme et donc de tout ce qui la
produit : les caractéristiques intimes de la matière, sa couleur,
sa texture, sa brillance, et sa transparence mais aussi des jeux
intimes de la forme avec l'espace, enfin notre corps et la pensée
qui l'habite.
Il est des sculpteurs qui se préoccupent peu de la lumière peut-
être parce qu'ils ne regardent pas véritablement leur sculpture
en cours d'exécution. Ils se préoccupent davantage de leur vision
intérieure, de l'existence et du maintien d'un fil conducteur
L'IMPRÉSENCE
DE L'OMBRE
Par
Jean Anguera
, membre de la section de Sculpture
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