lettre84 - page 12

12
|
contrepied nos habitudes et qu’elle relativise ce qu’à tort
nous appelons la couleur des matériaux, et à quoi s’associent
des notions vagues comme la chaleur et le froid des couleurs,
leur gaieté ou leur
tristesse, ou encore leur capacité à déclen-
cher l’appétit, l’agressivité et mille autres effets physiologiques
ou psychologiques, et, s’attachant à ces notions vagues, des
règles et des pratiques qui relèvent du fétichisme plus que de la
connaissance ; peut-être aussi parce qu’en faisant de la lumière ce
messager essentiel, ce révélateur, grâce auquel le monde nous est
perceptible et compréhensible selon des aspects toujours renou-
velés, elle établit un parallèle avec l’intelligence, son libre et inces-
sant mouvement et sa double fonction, dans le monde des idées,
de messager et de révélateur. Il me plaît de penser qu’un nuage
passant devant le soleil, ou qu’une source lumineuse nouvelle la
nuit, changent les couleurs, modifient leurs accords et rétablissent
ainsi la couleur dans sa véritable qualité qui est d’être changeante,
liée à ce qui bouge, à ce qui évolue et se transforme.
Depuis la construction de Roissy 1, j’ai cette conviction que, parce
qu’elles sont faites pour la foule et le mouvement, les aérogares
doivent faire un usage parcimonieux et bien réglé de la couleur. Je
regardais les skieurs sur la neige, et je me disais que chaque tache
de couleur était gaie, qu’aucune n’était incongrue, que la plaisir
qu’avait eu chaque personne à choisir la couleur de son vête-
ment n’entraînait pas de cacophonie, parce que le blanc, partout
présent, éclatant au soleil, et sombre en son absence, imposait à
tous et à tout son unité. Je regardais aussi les jardins, dans lesquels
la juxtaposition des couleurs n’est possible que sur le fond vert ou
gris uni d’une haie, qui, par un simple effet quantitatif, s’établit
comme la référence à laquelle chaque couleur s’affronte et, dans
cette opposition individuelle, se définit, libre, séparée des autres
couleurs, dont chacune, dans la profusion des cycles de floraison,
est à la fois intense et fugace, détruite avant d’avoir passé, vivante.
Et j’avais envie que les passagers, eux aussi bien vivants, puissent
n’être jamais incongrus dans mes aérogares, qu’ils portent, au
gré de leur désir, des couleurs toujours nouvelles, jamais fanées,
dans des espaces qui sans eux, et sans leur fantaisie, ne seraient
jamais tout à fait finis et resteraient nostalgiques de leur présence.
À l’exception de couleurs codées comme celles, essentielles, de
la signalisation, je me suis donc efforcé de m’en tenir à un petit
nombre de couleurs, au blanc, au gris et au noir, qui étaient, sous
d’innombrables nuances, la couleur naturelle des matériaux que
j’employais.
Pour les aérogares d’Abu Dhabi et de Djakarta, j’ai changé la règle
pour une autre, dont la justification à mes yeux chaque fois se
trouve dans le projet, si bien que de cette tautologie on ne peut
rien exiger d’autre que la cohérence et l’harmonie internes, certai-
nement pas une démonstration que le bleu était là nécessaire, là
le rouge ; mais ils respectent le principe, en opérant seulement
un déplacement d’ensemble de toutes les couleurs, analogue à ce
qu’est une transposition en musique.
Tous ces projets cependant n’utilisaient que la lumière diffuse et
les effets de contre-jour, effets aux variations lentes, mystérieuses
parfois ou brutales, mais qui ne sont jamais déconcertantes. Si
la lumière, frappant directement une surface, y traçait une ligne
d’une couleur différente, c’était la plupart du temps un hasard.
Les aérogares du Caire, de Bruneï et de Nice ensuite, se sont beau-
coup nourries des fruits de ce hasard. Les effets de graphismes
lumineux y deviennent délibérés. Ils se combinent au Caire avec
d’autres effets graphiques, verticales de marbre vert dans la céra-
mique des murs, lignes de marbre blanc poli dans les plafonds gris
et mats, lignes blanches de marbre dans le sol vert, pour donner
à l’espace sa forme globale qui est ainsi rendue complexe et chan-
geante avec l’heure et le jour, se simplifiant parfois et s’immobi-
lisant dans un graphisme qui révèle alors sa forme fondamentale
et génératrice.
Mais c’est à Nice sans doute que la lumière est devenue, là
encore par tâtonnements et hasards reconnus, le sujet principal
de l’architecture. Elle la parcourt comme un souffle, tantôt la
rendant lisible, avec, au milieu de mille difficultés, un bonheur de
construire qui est je crois une expérience rare pour un architecte.
Du blanc pur du sol qu’elle hache de gris, du plafond noir sur
lequel elle pose des reflets toujours clairs et changeants, du gris
du béton, la lumière fait un espace qui est, comme je souhaite qu’il
le soit, à la fois déterminé et en attente, le lieu de la sensation et
celui de la pensée.
Ci-contre : à l’intérieur de la grande verrière courbe du Grand Théâtre
national de Chine, à Pékin, mis en service en 2008. Photo Paul Maurer
1...,2,3,4,5,6,7,8,9,10,11 13,14,15,16,17,18,19,20,21,22,...40
Powered by FlippingBook