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cation faite par Boullée entre l’architecture de l’ombre et celle
de la lumière, qui jusque-là ne m’avait pas convaincu. Roissy 1,
surtout par son corps central, m’a dès lors semblée dominée par
l’ombre – celle de la profondeur horizontale, celle des nuances du
gris plus que celle de l’enfouissement -, Roissy 2 me semblait au
contraire s’établir dans la lumière – celle du jour en mouvement,
marquée par les limites changeantes des plages claires et sombres.
Les aérogares de Dar-es-Salaam, celle d’Abu Dhabi, celle du Caire
peut-être, avaient de ce point de vue quelque chose de commun
avec Roissy 1 ; celle de Djakarta avait au contraire, surtout par la
multiplication des galeries dans la transparence des jardins, une
parenté avec Roissy 2.
Cette nouvelle découverte, la réflexion qu’elle a suscitée, ont
certainement eu une grande influence dans le projet de l’aérogare
de Nice, dans la recherche d’un espace qui soit à la fois envahi
par la lumière et protégé contre elle, dans lequel les dessins
de persienne au sol reprennent en les amplifiant les effets de
graphisme lumineux du Caire ou de Bruneï, mais dans lequel
aussi, par un déplacement supplémentaire, la modulation prin-
cipale s’établit non plus dans les zones d’ombre, ni dans celles
des contrastes marqués, mais dans les zones les plus vivement
éclairées, les plus proches de la saturation lumineuse.
Ainsi s’est dessinée, de projet en projet, par une suite d’analyses
établies a posteriori sur ce qui s’était fait, une montée vers la
lumière, dans un mouvement très analogue au fond à celui
doss i er
qu’initie Roissy 1, de l’ombre du corps central à la lumière des
satellites, comme si, là encore, l’ouvrage initial contenait en puis-
sance tous les développements ultérieurs.
Mais ce qui me semble le plus important aujourd’hui, c’est moins
ce mouvement et ses prolongements ultérieurs, que la nécessité
de réfléchir à ce que la matière et la lumière ont d’indissoluble et à
l’importance du moment où le projet, formé d’abord dans l’espace
abstrait de la pensée, se matérialise et s’éclaire pour devenir un
ouvrage. Les relations des mots entre eux, la lumière et la vérité,
l’intelligence et la clarté, l’ombre et le doute, le fait que chacun des
mots importants décrivant l’espace matériel et la lumière aient un
sens dans le monde abstrait de la pensée, loin d’être une simple
curiosité ou le prétexte à des jeux sur les mots, me semblent au
contraire la trace d’un mystère qu’il faut interroger toujours, et
sans relâche, et contempler peut-être aussi afin que s’établisse
l’immobilité toujours précaire et relative des bâtiments.
La lumière permet de percevoir l’espace, les volumes et les maté-
riaux dont les textures mêmes sont devenues, dans nos habitudes,
plus visuelles que tactiles.
J’ai mis longtemps à me pénétrer de cette vérité physique que
les matériaux n’ont pas de couleur, mais seulement une manière
caractéristique de modifier la lumière qui les éclaire, se réfléchit
sur eux ou les traverse.
Je ne sais pas très bien pourquoi elle me semble importante
aujourd’hui : peut-être simplement parce qu’elle prend à
DU BON USAGE
DE LA LUMIÈRE
ET DE LA COULEUR
Par
Paul Andreu
, membre de la section d’Architecture
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