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communi cat ion
AU CŒUR DE
L’INVENTION
Modèles et emprunts
chez Olivier Messiaen
Par
Thomas Lacôte
, compositeur, organiste titulaire de la
Trinité (Paris), professeur au Conservatoire de Paris (CNSMDP)
et
Yves Balmer
, maître de conférences à l’École normale supérieure
de Lyon, professeur au Conservatoire de Paris (CNSMDP)
par déduction : son œuvre n’est pas le produit d’un système ou
d’un langage organisateur mais le rassemblement, le montage,
la coordination, l’ajustement de moments ouvragés choisis pour
leur force propre, à une échelle encore plus réduite que les arêtes
audibles de ses formes ne le laissaient entrevoir.
Les matériaux de base que Messiaen utilise – mélodies, harmo-
nies, rythmes – sont des objets déjà organisés, dotés selon lui
d’une identité remarquable, d’une force qui dépasse leur appar-
tenance à un système, à une « logique », pour se communiquer à
l’œuvre nouvelle, mais leur historicité, leur référence stylistique
est transcendée par les procédures de prélèvement et de transfor-
mation auxquelles Messiaen les soumet. De plus, au-delà de leur
seule essence sonore, ces matériaux peuvent aussi être prélevés en
relation avec le sens attaché à l’œuvre d’origine, lequel participe
en retour à celui que Messiaen construit dans sa propre musique.
Notre étude met au jour un compositeur récoltant et transfor-
mateur, dont l’invention s’enracine dans la musique elle-même,
dans la multiplicité de ses incarnations, dans la constellation de
ses chefs d’œuvre.
S’agit-il là d’une trouvaille personnelle étonnamment singulière ?
Touchons-nous au contraire à l’évidence qu’il n’y a pas de créa-
tion musicale ex nihilo ? Découvrir la technique d’emprunt de
Messiaen invite à interroger nos conceptions de la composition
musicale, ce qu’elles peuvent avoir d’incomplet, d’idéalisé, de
mythique, et la responsabilité des constructions théoriques qui
ont façonné notre perception du xx
e
siècle musical dans cet état
de fait.
Grande salle des séances, le 5 octobre
En haut : Olivier Messiaen dans sa maison de Petichet au début
des années 1980. Photo DR, Musée Matheysin
L’emprunt est un moteur capital de la pratique de la
composition de Messiaen, de l’évolution de la musique
de ce compositeur-chercheur en collecte permanente de
ressources pour sa forge transformatrice. Une approche
nouvelle de l’invention musicale.
A
u cœur de l’invention : la découverte de l’ampleur, de la
permanence et de la diversité de la technique d’emprunt
d’Olivier Messiaen renforce notre compréhension de l’unité
de sa démarche compositionnelle, en reconstituant les liens
jusqu’ici souterrains entre analyse et création, en replaçant ses
modèles bien connus, chants d’oiseaux ou rythmes hindous,
au sein d’un panel beaucoup plus vaste de sources destinées à
devenir du matériau compositionnel. En révélant que Messiaen
compose essentiellement en transformant du matériau emprunté,
ce qu’il a en réalité expliqué dans Technique de mon langage
musical, puis en dévoilant ce que Messiaen retient des œuvres
qu’il admire – non des principes, mais leur matière même –,
nous comprenons les éléments essentiels de ce qu’il appelle
son « langage musical » comme des outils de prélèvement et de
transformation à même de filtrer et revivifier radicalement le
modèle, de lui appliquer une marque stylistique d’une originalité
frappante. Comprendre la technique d’emprunt de Messiaen
nous permet de dresser le portrait d’un créateur dont l’absolue
singularité du regard qu’il porte sur ses modèles n’a d’égale que
celle de l’œuvre qu’il édifie à partir d’eux.
Comment la connaissance de la technique de l’emprunt peut-elle
influer sur notre conception de l’invention musicale, et notam-
ment au sein du xx
e
siècle ?
La technique de l’emprunt interroge notre conception de l’unité,
et de la cohérence comme condition nécessaire de l’œuvre
musicale. Messiaen crée essentiellement par agrégation, et non
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