lettre83 - page 31

|
31
une fois encore, rend problématique son usage documentaire,
sinon pour investir et comprendre une vision du monde et un
projet politique.
Fictionnel, le cinéma de Léni Riefenstahl a aussi pour fonction de
produire une fable, un récit historique imaginaire sur l’origine et
le devenir de la race nordique. Cette fonction est dévolue à l’autre
grande œuvre de la cinéaste, son film sur les Jeux Olympiques
de 1936. Le prologue de ce film se déroule dans une antiquité
reconstituée, jonchée d’œuvres qui sont autant de signes d’une
Grèce classique de pacotille, d’où tout souci de la chronologie,
donc toute historicité, a été évacué : le prologue présente ainsi
une Vénus de Milo, le Parthénon et ses caryatides, un buste
d’Alexandre le Grand, quelques fûts de colonne brisés placés
littéralement sur le même plan... Dans ce bazar d’œuvres se trouve
le discobole de Miron, représentation achevée de l’athlète grec,
donc germanique-nordique. Dans un fondu-enchaîné saisissant,
la cinéaste anime cette statue qui, par la magie du procédé
cinématographique, s’anime pour laisser la place à un athlète bien
vivant, Erwin Huber, qui prolonge et achève le geste du discobole
et lance le disque. Le message, sans être explicite, est limpide : la
chair contemporaine accomplit le destin des pierres antiques. La
vérité de la race nordique, déposée dans le conservatoire de pierre
de la statuaire antique, est révélée et animée par l’Allemagne
contemporaine, qui, par sa politique raciale et eugéniste, achève
ce que les Grecs de l’antiquité, des hommes du Nord, avaient
esquissé. En quelques séquences, c’est donc toute une histoire
de la race germanique-nordique qui est contée ici : les Grecs
étaient des Germains, et le nazisme renoue la chaîne des temps
en accueillant les Jeux olympiques à Berlin, en recréant le type
d’homme sain et beau que l’antiquité était censé avoir promu.
Bien loin d’être le simple reporter qu’elle prétendait être et que
l’on voit encore trop souvent en elle, bien loin de rapporter la
simple réalité du III
e
Reich, Leni Riefenstahl a été une productrice
de « vision du monde » (Weltanschauung) : par ses images, elle
a puissamment contribué à édifier le monde nazi, celui de la
fable historique (en recréant l’antiquité, le nazisme permet à la
race nordique de revenir à sa vérité et à son authenticité) et de la
norme comportementale et éthique (l’ordre et la joie). La diffusion
des images qu’elle a tournées, dans une répercussion démultipliée
par la profusion croissante des documentaires « historiques » sur
la période nazie, diffusion brute, illustrative et non critique le plus
souvent, signe donc une faillite de l’intelligence historienne et une
victoire, posthume et saisissante, du projet de la cinéaste et de ses
commanditaires : faire passer la fiction pour le réel.
En haut : l'athlète Erwin Huber en plein tournage de la scène du discobole,
sur les plages de la Baltique, été 1936.
1...,21,22,23,24,25,26,27,28,29,30 32,33,34,35,36,37,38,39,40
Powered by FlippingBook