lettre83 - page 26

26
|
LE SPORT,
L’ESSENCE
D’UN PEUPLE
Entretien avec
Sebastiăo Salgado
, membre de la section de Photographie
Nadine Eghels : Quand on regarde votre travail, on voit que
des thématiques reviennent très souvent ; la nature (la forêt,
l’Amazonie), les mouvements de population (les réfugiés,
les exclus, les migrations, les camps), le travail (la main
de l’homme, les ouvriers). Il y a chaque fois une dimension
documentaire et sociale, il ne s’agit pas juste pour vous de
faire de belles images mais bien d’attirer l’attention sur les
conditions de vie des gens. Vous avez fait un travail autour
du Tour de France, comment avez-vous commencé à vous
intéresser au sport en tant que photographe ?
Sebastiăo Salgado : En fait, si je me suis intéressé au Tour de
France, c’est surtout pour l’événement majeur qu’il représente.
C’était en 1986, j’étais à l’agence Magnum et j’ai fait un reportage
pour Libération. J’ai suivi le Tour jour après jour, de la première
à la dernière étape, j’ai voyagé dans toute la France ; pour moi,
c’était une opportunité unique d’avoir une représentation de
la France, en voyant les Français qui se mettaient au bord des
routes pour voir passer les coureurs. Voir comment ils s’habillent,
s’alimentent, comparer les physiologies, les mélanges raciaux...
c’était une expérience colossale, très intéressante ! Le Tour au
quotidien, je ne le faisais pas seulement pour le sport, mais
surtout pour tout ce qu’il y avait autour. Dans l’équipe nous étions
six, avec seulement deux journalistes sportifs, les autres étaient là
pour les rubriques de société, de culture etc. Dans chaque région,
il y avait le politicien local qui faisait le parcours dans la voiture
du directeur du Tour pour se montrer à ses électeurs massés au
bord de la route. C’était quelque chose de spectaculaire à tous
points de vue !
N.E. : Mais vous n’aviez pas envie de photographier
aussi les coureurs en pleine action ?
S.S. : C’était de toute façon impossible car pour photographier le
sport il fallait une moto, et nous avions des voitures. Au début il
y avait un jeune journaliste qui m’aidait, conduisant pour moi...
mais quand il était trop fatigué c’est moi qui conduisais en tenant
le volant avec les deux jambes, tout en prenant des photos ! Plus
que les vainqueurs, ce sont les coureurs de la fin du Tour qui
m’intéressaient, à ceux qui étaient blessés, qui arrivaient bons
derniers. Mais j’étais fasciné par les gens au bord de la route.
Parfais je partais très en amont du départ, pour les saisir en train
de s’installer, avec leurs beaux habits du dimanche, leurs fauteuils
pliants, leurs nappes et leurs paniers de pique-nique. Je voyais
des gens qui quittaient leur campagne profonde et s’installaient
trois heures avant le passage du Tour afin d’avoir une bonne
place, et puis le Tour passait et une minute après c’était fini ! Mais
pour eux c’était aussi l’occasion de se retrouver en famille, de
rencontrer les voisins. Là j’ai compris l’importance réelle, sociale,
anthropologique d’un événement sportif comme le Tour de
France. J’ai connu tout ce qui gravite autour, comme la caravane
commerciale. Une caravane énorme, qui présentait des produits,
distribuait des tracts, des échantillons, des petits cadeaux à ces
milliers de familles qui étaient au bord de la route, et il y avait
aussi des voyous dans cette caravane, qui en profitaient pour voler
les spectateurs.
N.E. : Vous vous intéressiez aussi aux équipes ?
S.S. : Oui bien sûr, les équipes étaient très nombreuses, avec
les soigneurs, les entraîneurs etc. En plus il y avait tous les
journalistes, tant de monde que parfois nous devions dormir
à une centaine de kilomètres du lieu d’arrivée. Les journalistes
envoyaient leurs papiers par télex, et il y avait peu de machines
disponibles, ils devaient parfois attendre des heures avant de
1...,16,17,18,19,20,21,22,23,24,25 27,28,29,30,31,32,33,34,35,36,...40
Powered by FlippingBook