lettre83 - page 16

16
|
doss i er
de dépassement de soi au contact ardent avec les forces de la
nature, séduit les artistes résolument tournés vers l’avenir.
Parmi les sports collectifs associés à la contemporanéité et en
lien avec la naissance du « modernisme » en art, le football
et le rugby ont inspiré un certains nombre d’artistes. Un des
premiers, le Douanier Rousseau (1844-1910) peint en 1908 une
composition représentant une scène de rugby malgré le titre
donné par Rousseau Joueurs de football, conservée à New York
(The Solomon R.Guggenheim Museum). Introduit en France au
début des années 1870, le rugby devient rapidement un sport
très populaire et le premier match France-Angleterre à Paris
eut lieu précisément en 1908. Le peintre est en prise immédiate
avec l’actualité même s’il traite celle-ci avec fantaisie et un
certain humour en intervertissant les bandes de couleurs, bleu
et orange, pour les maillots et les chaussettes. Sans doute l’artiste
s’est-il inspiré d’une photographie de presse comme le fera Robert
Delaunay quelques années plus tard dans son Equipe de Cardiff.
Une nouvelle fois, Rousseau déconcerte avec un sujet inédit
librement interprété et chorégraphié autour de quatre joueurs
aux visages stéréotypés qui se disputent le ballon ovale dans un
cadre imaginaire bordé d’arbres disproportionnés. Les milieux
intellectuels manifestent un goût très vif pour le rugby, comme en
témoigne la correspondance Charles Péguy- Alain Fournier (Paris
1973 p165, lettre du 4 avril 1914). Tandis que le journal Excelsior
avait publié une photographie de Péguy en faisant allusion à une
« très littéraire équipe de rugby qui compte parmi ses membres
Jean Giraudoux, Alain Fournier, Mac Orlan, Louis Süe et dont le
président d’honneur n’est autre que Charles Péguy ».
C’est à sa suite que l’on doit les Footballeurs d’Albert Gleizes
(Washington, National gallery of Art). Peinte en 1912-1913, la
toile a figuré au salon des Indépendants à Paris en 1913. Cette
peinture est significative des acquis du cubisme et de ses ater-
moiements entre une abstraction pure, dans laquelle Apollinaire
voyait le but final avec la disparition du sujet, et la recherche
d’un équilibre entre la représentation et l’abstraction. Gleizes et
Metzinger, peintres-écrivains, ont pris conscience de la nécessité
d’une alliance entre les deux options dont ils développent les
principes dans leur ouvrage Du cubisme, publié en 1912. Leur
aspiration à un art authentiquement populaire les oriente vers des
sujets comme celui des Footballeurs.
Ceux de Gleizes sont allusivement évoqués en ayant soin de
subordonner tous les éléments figuratifs aux nécessités pure-
ment plastiques – non figuratives – de la surface à peindre. La
disparition d’un point de perspective unique ouvre sur une ère de
liberté infinie. Cette perspective « multiple » suggère la mobilité
et permet de représenter les footballeurs à partir d’une multipli-
cité de points de vue. La juxtaposition d’éléments symbolise le
déplacement physique et le mouvement du sujet instrumentalisé
par tout un système d’opposition de formes abstraites et d’autres
plus proches de la réalité. Ainsi les formes rondes évoquent des
choses réelles, le ballon, les visages subtilement emboîtées dans
le désir d’être décoratif. Ce que souligne la franchise des couleurs
prises dans un jeu d’interférences et de relations entre des plans
travaillés en transparence, permettant d’opérer une synthèse et
d’exprimer les formes. La conception futuriste de la transpa-
1...,6,7,8,9,10,11,12,13,14,15 17,18,19,20,21,22,23,24,25,26,...40
Powered by FlippingBook