lettre83 - page 13

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merveilleux, personne là-bas ne joue pour gagner si ce n’est à de
rares moments de nerfs où l’on se blesse.
Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue, une tonne de muscles
voltige en plein oubli de soi, avec toute la présence que cela
requiert, en toute invraisemblance. Quelle joie René, quelle joie !
Alors j’ai mis en chantier toute l’équipe de France, de Suède, et
cela commence à se mouvoir un tant soit peu, si je trouvais un
local grand comme la rue Gauguet je mettrais deux cents petits
tableaux en route pour que la couleur sonne comme les affiches
sur la nationale au départ de Paris. »
Ils rentrèrent après le match fort tard. Le peintre, de la même
nuit qui avait vu flamber ce match, ne put aller se coucher. Il ne
voulait pas qu’elle s’éteigne, il en attisait le feu pour qu’il reprenne.
Il travailla à la jonction du réel et de l’imaginaire, à lever des
profondeurs où il y avait de la surface. Il ébaucha immédiatement
quelques esquisses sur papier pour retenir une amorce, le mouve-
ment. Il retrouva sa solitude en foule ! Puis il prit cette même nuit
une toile de petit format pour que le pigment y arrête cet essentiel
qui grandirait jusqu’à son plein.
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Enfin, le lendemain une série de petits formats couraient dans
l’atelier dans un match de couleurs, et les jours qui suivirent ont
vu grandir ce qu’on appelle un format grandeur nature. Cette toile
de 2 x 3,50 mètres fut élaborée lentement, maintes fois reprise,
mise en place aussi lentement que l’événement avait brûlé vite
et chaque coup de pinceau, de large truelle, de grands aplats,
l’épaisseur de la pâte, le velours de la texture, tout dans cette
articulation puissamment ancrée et libre, civilisée et sauvage, la
course des petits formats vers le grand, immédiatement assimilés,
et comme immobilisés sur le champ dans une exclamation, telle
l’expression du visage des footballeurs au paroxysme de l’effort qui
suspend en l’air ce qui n’ira pas plus loin !
Le Parc des Princes, dans sa dynamique, est l’œuvre majeure de la
seconde moitié du xx
e
siècle.
Nicolas de Staël :
Parc des Princes
, 1952, huile sur toile, 200 x 350 cm.
Collection particulière
LE PARC
DES PRINCES
DE NICOLAS
DE STAËL
Par
Anne de Staël
, écrivain
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