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Lydia Harambourg : Pierre Cardin, vous êtes un créateur
internationalement reconnu. De vos multiples activités en
soixante ans de création, il en est une qui vous a rendu plus
particulièrement célèbre, la couture. Si votre marque compte
parmi les plus connues au monde, la griffe Pierre Cardin est
indissociable d’un style identitaire qui incarne notre époque.
D’où vous est venu le goût des tissus jusqu’à déclencher chez
vous ce désir de création toujours aussi actif et pertinent ?
Pierre Cardin : Mon expérience précoce avec le tissu remonte à
l’apprentissage que j’ai fait chez un tailleur à Saint-Étienne où mes
parents qui avaient fui le fascisme et quitté la Vénétie en 1924,
s’étaient installés. J’avais quatorze ans et j’ai découvert la sensation
tactile et la beauté des étoffes en allant dans une usine de la ville.
A Vichy pendant l’Occupation, je continue d’apprendre le métier
dans la Maison Regoli avant de débarquer à Paris en novembre
1945 avec un petit bagage et une lettre pour Madame Paquin.
Son atelier me confronte à la rigueur du métier, à une frénésie
créatrice tout en me révélant la haute société. Je passe trois mois
chez Schiaparelli, et je rencontre Christian Dior qui me propose
de le rejoindre dans sa maison de couture qu’il vient d’ouvrir
avenue Montaigne. Une autre rencontre à la même époque est
déterminante pour moi. Celle de Jean Cocteau qui prépare avec
Christian Bérard le film La Belle et la Bête pour lequel je participe
à la création des masques et des costumes.
L.H. : L’art entre dans votre vie. Il ne vous a plus quitté.
Cette dimension créatrice qui vous caractérise répond à des
interrogations que vous menez avec une capacité de travail
inexpugnable et qui vous fait expérimenter dans tous les
domaines, et notamment celui du textile.
La couture ne peut exister et ne se pense qu’avec le travail des
matières textiles...
P.C. : Oui. Le textile offre la forme et la matière.
J’ai immédiatement pensé que le tissu était maniable à travers
la forme. J’ai pensé que le tissu était une matière qui pouvait se
travailler comme n’importe quel autre matériau, le bois, la terre et
même la pierre et que je pouvais faire du vêtement une sculpture
vivante. Je pense en sculpteur. En 1957 lors de mon premier
voyage au Japon, j’ai enseigné pendant un mois la coupe en trois
dimensions. Travailler le tissu comme un modelage et créer des
vêtements pour que le corps des femmes et des hommes entre
dedans, et non l’inverse. En 1953 j’ai montré un manteau en lainage
plissé comme les plis d’une sculpture classique ou baroque.
L.H. : La mode dont la définition est d’être éphémère est pour
vous l’expression permanente de votre langage de créateur.
La fibre est un outil inédit entre vos mains.
P.C. : Les raisons et l’utilité de la fibre sont intimement liées au
problème social et à ses bouleversements dans notre société
auquel je m’intéresse particulièrement. J’ai été profond dans la
pensée, dans cette réflexion qui n’a jamais été étudiée.
Si on supprimait la mode, tout un pan de la société disparaîtrait.
Les usines de fabrication, les employés, les commerciaux, les
dessinateurs, le transport, tous les emplois directs ou indirects
MATIÈRE :
VIVANTE
LA FORME ET LA
UNE SCULPTURE
Entretien avec
Pierre Cardin
, Membre libre
par
Lydia Harambourg
, historienne de l'art,
correspondant de l'Académie des Beaux-Arts
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