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hommage
EUGÈNE
DODEIGNE
Eugène Dodeigne, membre de la section de Sculpture, est
décédé le 24 décembre 2015 à Bondues (Nord) où il vivait et
travaillait depuis 1950.
D
’origine flamande, il était né à Rouvreux près de Liège en
1923. Initié au métier dès l’âge de treize ans par son père,
sculpteur de monuments funéraires, il est reçu en 1943, premier
au concours d’admission dans l’atelier de Marcel Gimond à l’École
nationale supérieure des beaux-arts de Paris, où il obtiendra les
prix de dessin et de modelage. Il se marie, et le couple parcourt la
France à bicyclette à la découverte de la sculpture romane qui lui
offre les plus beaux exemples des tailleurs de pierre dont il reven-
dique l’héritage. Après avoir travaillé le bois dans des volumes
abstraits lisses et tendus, il choisit en 1955 la fameuse pierre gris-
bleu de Soignies, et adopte vers 1960 la technique de la « pierre
éclatée » par les pointes d’acier mordant la pierre dégrossie à la
disqueuse à diamants qu’il domine malgré la dangerosité. Ce
langage caractérise sa sculpture. Aux anfractuosités allusives lais-
sées par les outils répondent les surfaces polies par l’abrasif, inci-
sées de larges stries blanches évoquant la figure humaine. Après
une première exposition à Lille dans la mythique galerie Marcel
Évrard en 1953, il a le soutien de grands marchands. Remarqué
par des collectionneurs comme Jean Masurel, il est présent dans
les plus grands musées internationaux. Une rétrospective a lieu
au musée Rodin en 1988. Discret, d’une rare énergie, l’homme
aimait la nature qui était son atelier à ciel ouvert pour dialoguer
avec la pierre de Massangis. De ses œuvres monumentales se
dégagent une spiritualité et une émotion universelles. Il a été élu à
l’Académie des Beaux-Arts en 1999 au fauteuil d’Étienne-Martin.
L.H.
En haut : Eugène Dodeigne. Photo DR
Intervention en séance
« Nous nous sommes
tant aimés... »
En séance de l’Académie des Beaux-Arts, le 16 mars dernier,
le directeur de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts
de Paris, Jean-Marc Bustamante, revenait sur les liens
de toujours entre les deux institutions, appelant à une
collaboration renouvellée entre elles. Extrait.
L'École des beaux-arts de Paris autant que l'Académie
sont une histoire, une mémoire, un conservatoire, une
stratification qui transmet, produit et diffuse l'art et sa culture.
Les Beaux-Arts de Paris sont peuplés de fantômes, les fantômes
d’elle-même, de ses grands moments et génies, d'une certaine
manière cette institution se fait peur à elle-même tellement
elle craint à toutes les époques d'être inadaptée et indigne de
ce qu’elle a été. [...] Aujourd'hui, le temps de l'art est long, de
plus en plus long. La mondialisation a bouleversé l'ordre et la
hiérarchie dans les cultures. Les centres se sont déplacés et les
critères d’évaluation des œuvres et des artistes ont largement
évolué, les artistes sont devenus des îles qui dérivent, et les
points d'ancrage se sont évanouis.
Alors j'ai décidé le droit de l'inventaire et de revenir vers vous,
vers l'Académie qui a pendant si longtemps exercé sur nous
un droit de tutelle. Voyez l'histoire de nos deux maisons, ces
cinquante dernières années ou plutôt ces deux derniers siècles.
Elle est parsemée de ruptures et d'incompréhension.
Au temps de la mondialisation qui nous oblige à voir et revoir
beaucoup et regarder de moins en moins, les regardeurs ne sont
d'ailleurs plus à la hauteur des créateurs, si on peut dire, les
artistes s'étant baissés le plus souvent au point de se retrouver à
la hauteur des regardeurs.
Cette dispersion qui donne l'impression de gagner
du terrain nous fait perdre de la force. Il me semble
que l'art doit plutôt donner de la densité à la
culture, il doit l'arrêter pour l'éternité. [...]
En haut : atelier de Peinture à l'École des beaux-arts de Paris en 1937.
Photo Jean Chevalier-Marescq
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