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Pour prendre congé...
Jean Lurçat et la peinture
Par
Christian Derouet
, Conservateur général,
commissaire de l'exposition
Au lendemain de l’armistice de 1919, le nom de Jean Lurçat,
jeune vosgien démobilisé, devient celui de « maître de
l’heure » des « années folles ». En 1929, il expose partout où
il convient d’exposer, à Paris où il est de tous les nouveaux
salons, à Londres, à New York, à Berlin. Son autorité rejoint
celles des grands maîtres avec qui il partage les pages de
L’Intransigeant
et les reproductions de ses toiles occupent
des pleines pages dans les magazines spécialisés comme
Cahiers d’art
,
Sélection
,
Formes
. Il devient l’aîné de ceux que
les critiques d’art, Paul Fierens, Tériade, qualifient de « jeunes
peintres » : Beaudin, Borès, Masson, Cossio, Biétry, Vinès,
Goerg, Fautrier. Puis c’est la déconfiture après le mercredi noir
de Wall Street à New York. La bulle inflationniste du marché de
la peinture éclate. Les galeristes, pour éviter le dépôt de bilan,
suspendent leurs placards publicitaires et cessent d’acheter.
À Paris, seuls quelques maîtres de l’avant-guerre, Picasso,
Matisse, se soutiennent en publiant leurs productions non
vendues dans les livraisons des grandes revues. Les artistes
se restreignent - l’art coûte cher -, tentent des reconversions
techniques, se font graveurs. Beaucoup nettoient les pinceaux,
poussent les chevalets contre le mur de l’atelier et cessent de
peindre. Réduit à cette extrémité, Lurçat se révolte, édite un
album de dessins,
P.P.C.
(c’est-à-dire «
Pour prendre congé
 »)
et publie le 1
er
novembre 1932 un brûlot contre l’artificiel et
le convenu de la peinture de chevalet,
Lettre sur la peinture
d’aujourd’hui
, dans le numéro 2 d
’Esprit
, la revue d’Emmanuel
Mounier. Il croit avoir mis un point final à ses treize années de
peinture formatée pour collectionneurs.
Deux ans plus tard, en 1935, il retend des toiles pour soutenir
son engagement auprès de Louis Aragon dans la
Querelle
du réalisme 
: il fait là une étonnante peinture dans la ligne
esthétique et politique du parti communiste français. En 1938,
il peint quelques paysages désolés de l’Espagne déchirée par la
guerre civile, puis arrête la peinture de chevalet pour de bon.
Extrait du catalogue de l’exposition, Éd. Silvana Editoriale
En haut : Jean Lurçat,
Smyrne
, 1926, huile sur toile, 65 x 100 cm.
© Fondation Jean et Simone Lurçat - Académie des Beaux-Arts, ADAGP 2016
Regards, émotions
Par
Jean-Michel Wilmotte
, membre de la section
d’Architecture, scénographe de l'exposition
Jean Lurçat aura traversé sa vie une palette de couleur à la
main et une inventivité fraiche accrochée à son œil. Il est
l’essence même de la poésie... Grand travailleur, il donne l’illusion
de se promener avec facilité dans des métiers très différents.
D’une technique à l’autre, de la plume au crayon, de l’idée
au pinceau, de la terre au fil de laine, du dessin de textile au
costume, du décor au croquis, de l’illustration à l’installation, du
plus petit au plus grand, bijoux, tapis, tapisserie, il donne cette
image d’aisance, trace indéniable du talent... Émotion, élégance
et tempérament.
Derrière ce magicien de la couleur, se cache aussi l’homme de
conviction et d’engagement.
Encré dans son temps, il partage les préoccupations des
intellectuels, aussi bien que les tendances et les passions des
gens de goût. Auprès des plus grands, la reconnaissance de ses
contemporains l’aura comblé à l’Académie des Beaux-Arts...
Faisant suite à Jean-Gabriel Domergue, le champion de la
sensualité mondaine, la radicalité graphique de Jean Lurçat
apparaît comme un délicieux clin d’œil.
C’est avec un immense plaisir qu’à mon tour je me suis immergé
dans l’époque et l’intimité créative de ce personnage hors
norme, qui aura fait de son vocabulaire, de ses formes et de
ses matières la marque de sa poésie. Sa maison, conçue avec
son frère André, est la synthèse de son univers, et j’en ai fait la
colonne vertébrale de cette exposition. »
Extrait du catalogue de l’exposition, Éd. Silvana Editoriale.
Photo © Thibaut Chapotot
Exposition « Jean Lurçat (1892-1966),
Au seul bruit du soleil »
Galerie des Gobelins | jusqu'au 18 septembre
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