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qui revient aux fondamentaux de la technique du Moyen Âge,
période qu’il estime celle des plus grands chefs d’œuvre de la tapis-
serie. Afin de soutenir les manufactures d’Aubusson, lourdement
touchées par la grande crise et en panne de création, l’administra-
teur des Manufactures nationales, Guillaume Jeanneau, imagine
de confier une grande commande à des artistes contemporains.
Lurçat a un temps d’avance, lorsque l’administrateur des
Manufactures nationales lui demande de venir à Aubusson en
septembre 1939 pour une commande d’une tenture des Quatre
saisons : en effet il s’y trouve déjà, Gromaire et Dubreuil suivront.
Il est déjà doté d’un acquis d’expérience notamment grâce à
François Tabard, l’entreprenant et éclairé directeur d’un vieil
atelier familial. Son inspiration se renouvelle du tout au tout. Il
développe une cosmogonie poétique et humaniste portée par
une invention plastique sans cesse jaillissante. Retenu par les
circonstances à Aubusson puis contraint de se cacher dans le Lot,
il exprime dans ses tapisseries une protestation souvent doulou-
reuse (Liberté, Centre Georges-Pompidou). Dans sa retraite il
retrouve ses amis poètes (Aragon, Tzara, mais aussi Tériade et
Pierre Betz), et participe activement à la presse clandestine de la
Résistance. Mais la paix ouvre enfin la voie aux grands projets :
à Saint-Céré, les Tours Saint-Laurent, forteresse médiévale
partiellement ruinée qu’il achète sur un coup de cœur, lui offrent
le cadre nécessaire pour déployer de grandes compositions, et des
assistants venus du monde entier viennent s’initier chez lui à la
tapisserie. La majestueuse tapisserie du Vin du Musée de Beaune,
exceptionnellement présentée aux Gobelins, est un hymne à la
joie de vivre, à la poésie et à la musique. L’Apocalypse pour l’église
Notre-Dame-de-Toute-Grâce, construite par Maurice Novarina
au plateau d’Assy, impose sa gravité dans un autre registre. Par
sa puissance de création et l’originalité du monde poétique qui
l’habite, Lurçat projette la tapisserie dans le vingtième siècle. Il
savoure le plaisir du travail en équipe, la satisfaction de travailler
pour des œuvres destinées à être vues de tous.
Lurçat réussit, lui-même, et tous les peintres qu’il entraîne à
sa suite, à rendre progressivement la prospérité aux ateliers
d’Aubusson-Felletin et à en relever l’éclat. On peut parler désor-
mais de « renaissance de la tapisserie ».
Il peuple désormais les murs des cinq continents dans les lieux
de prestige et de pouvoir (Paris et Rome, collection Mobilier
national pour l’ambassade de France à Rome, Les trois Soleils,
aéroport d’Orly... ). Il devient en quelque sorte un ambassadeur
du goût français et de la place retrouvée de la France. Les circuits
de la diplomatie, des Manufactures nationales et des institutions
de l’État portent son art dans le monde. Il conçoit dans le même
temps des pièces plus intimes où il s’invente un bestiaire familier
et fabuleux (Tenture aux tortues, Le jardin du rêveur... ) et
poursuit des essais dans ses multiples coqs si célèbres, illustre
des livres, publie un recueil de poème Mes domaines, fait éditer
des tissus...
Infatigable voyageur et créateur toujours en alerte, on lui doit
aussi une œuvre de céramiste avec les ateliers de Sant Vicens
avec lesquels il travaille à partir de 1951. Durant la trentaine
d’années au cours de laquelle Lurçat s’est consacré à la tapisserie,
des centaines de cartons sont nés, qui ont pris place sur les murs
de particuliers, de firmes, de bâtiments publics, en France et à
l’étranger. La Galerie La Demeure en a été l’exceptionnel relais, et
pour l’Allemagne et la Suisse la Galerie Alice Pauli. Il s’est risqué
aussi à entreprendre de son propre chef, sans aucune commande,
Le Chant du monde, exposé à Angers, où sur près de 500 mètres
carrés s’expose sa magistrale vision du monde.
JEAN LURÇAT,
UN MONDE
DE TAPISSERIE
Par
Martine Mathias
, Conservateur en chef du patrimoine, ancienne directrice du Musée d'Aubusson
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