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’emblée, le textile m’est apparu comme une évidence. Il
est à l’origine de toute ma création et son omniprésence,
permanente et continue depuis des années, est mon socle.
Oui c’est l’art textile qui m’a ouvert la porte de mon expression
artistique. Je m’y sentais libre, toutes perspectives ouvertes, sans
« ancêtres » mais aussi sans ambition autre que celle de plier ce maté-
riau à mon désir, à ma nécessité. Mue par une irrésistible passion
créatrice, j’étais alors loin de toute perspective imaginée d’« œuvre
d’artiste ». Cette liberté était une force que je me suis efforcée de de
préserver et sur laquelle je m’appuie encore aujourd’hui.
C’est le regard des autres, amis, artistes qui a fait « œuvre » de ces
premières expériences.
Car la laine, le fil étaient alors mon territoire intime, privé,
réservé et je me voyais plutôt un avenir littéraire. Pourtant,
mes admirations, ma nourriture, je les trouvais surtout dans les
musées. Eblouissements.
« J’ai été mu de moi-même par moi-même dans la recherche
de mes vérités et cet autodidactisme m’a conduit à trouver mes
maîtres à penser. Je n’ai aucun maître à penser unique mais une
constellation d’étoiles maîtresses » dit Edgar Morin.
Je me suis construit alors mon environnement, le terreau de ce
que sera plus tard mon œuvre de sculpteur.
Dès l’origine, j’ai élaboré, à force de recherches, de tâtonnements,
de réussites et d’échecs, dans le calme de l’atelier, une technique
personnelle de travail de la laine. Une recherche passionnée pour
trouver l’équilibre entre l’édification d’une matière compacte,
lumineuse et pérenne et les formes et émotions que je voulais
matérialiser. Un métier à tisser vertical que j’ai construit à mes
exigences, est ma base, les allers et venues autour des fils de
chaine rythment mon temps. Les étapes sont toujours les mêmes :
un seul croquis minuscule pour une sculpture unique, ne pouvant
exister que dans cette forme-là, cette couleur-là, cette dimension-
là. Toute la sculpture y est contenue. En lui réside, concentré,
l’avenir de la sculpture qui se monte fil à fil sur le métier.
L’œuvre se fait en longues périodes d’avancées rang par rang,
nœud par nœud, modelant et taillant au fur et à mesure, sans
repentir possible, entrecoupées de moments de concentration
intense où, à distance, je regarde la progression du travail,
contrôlant et guidant sa cohérence avec l’idée d’origine, à l’écoute
du matériau, de la lumière, des volumes, des hasards féconds.
Tout mon temps alors, toute mon énergie est pour cette œuvre
et elle seule.
Une création à part entière que je maîtrise à tout moment
contrairement à la tapisserie traditionnelle où le licier tisse le
carton du peintre.
Cette recherche solitaire eut pour départ mon admiration pour
les tissages d’Amérique latine. Je construisis un premier métier à
tisser élémentaire pour les imiter – simples croisements de fils
sur d’autres tendus. Cherchant le volume, je rebrodais, déchirais,
déformais, collant d’autres fils sur la surface trop plate de ces
« tapisseries ». Allant chercher la lumière dans les creux, les
failles, les aspérités.
Je ne connaissais alors que la Dame à la licorne et quelques
tapisseries de Lurçat, et ne savais qu’une chose : que ce n’était
pas cela que je voulais faire. On se construit toujours un peu
« contre », beaucoup « avec », avec admiration. Et comme je
n’aimais pas beaucoup les œuvres de la tapisserie classique, j’ai
cherché ma propre voie.
C’est pourquoi la découverte des œuvres de la Nouvelle tapis-
serie fut pour moi une libération : elles me confortaient dans la
direction que je prenais. Cet encouragement fut décisif. J’avais
déjà créé plusieurs œuvres quand j’ai connu ce mouvement inter-
national alors en plein dynamisme, caractérisé par ses nombreux
artistes qui souvent réalisaient eux-mêmes leurs œuvres et qui
surtout affichaient brillamment leur liberté
Car j’avais déjà fait un bon bout de chemin et déjà construit,
en solitaire, le socle de ce qui allait devenir mon œuvre non
seulement textile, mais toute mon œuvre de sculpteur. Il est
certain que le « signe » en quoi consiste une œuvre d’art doit être
pensé (Roland Barthes)
« L’art se situe sur une longueur d’onde singulière, cette expé-
rience a un caractère original et totalement individuel, loin de la
ÉVIDENCE
Par
Françoise Giannesini
, sculptrice
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