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À partir de quand, en Europe, les peintres ont-ils pris l’habi-
tude de mélanger du bleu et du jaune pour obtenir du vert ?
Répondre à cette question simple n’est pas aisé, d’autant
que les historiens de l’art semblent jamais ne se l’être posée.
P
eut-être ont-ils cru qu’une telle pratique, enseignée de
nos jours dès l’école maternelle, existait depuis des temps
immémoriaux. Il n’en est rien. Aucune recette, aucun document,
aucune image ou œuvre d’art de l’Antiquité ni du haut Moyen Age
n’atteste un mélange de bleu et de jaune pour faire du vert. Sur ce
point, les textes sont muets et les analyses effectuées en labora-
toire, toutes négatives. En revanche, un tel procédé semble bien
connu du xviii
e
siècle : la plupart des manuels et traités de pein-
ture en parlent dans les recettes qu’ils proposent, et les analyses
de pigments confirment que ces recettes sont effectivement mises
en œuvre par un assez grand nombre d’artistes. À cette époque,
cependant, un tel usage paraît relativement récent : à l’horizon des
années 1750, il se trouve en effet plusieurs peintres français pour
s’emporter contre ceux de leurs collègues de l’Académie royale de
peinture ou de l’Académie de Saint-Luc qui, plutôt que de recourir
aux pigments verts traditionnels se contentent de mélanger du
bleu et du jaune. À leurs yeux, il s’agit là d’un procédé facile et
dévoyé, indigne d’un véritable artiste
1
.
Pour les peintres, cependant, l’expérience était facile à faire et
à reproduire, beaucoup plus facile que pour les teinturiers, par
exemple, étroitement spécialisés par couleur et abritant rarement
dans une même officine une cuve de bleu et une cuve de jaune.
Sans doute les peintres l’ont-ils tentée de bonne heure, peut-être
dès les xiv
e
ou xv
e
siècles, d’autant que les pigments verts
traditionnels - déjà en usage
dans la peinture romaine - ne
donnaient guère satisfaction.
Soit ils coûtaient cher (ainsi
la malachite, qui en outre
avait tendance à noircir en
vieillissant), soit ils étaient
peu couvrants (ainsi les
terres vertes, que l’on utilisait
surtout en sous-couche), soit
ils ne tenaient guère (verts
végétaux : nerprun, jus d’iris,
jus de poireau), soit ils étaient corrosifs et attaquaient les couleurs
voisines ou le support sur lequel ils étaient posés (verts de cuivre
artificiels, obtenus en oxydant des lamelles de cuivre avec de la
chaux ou du vinaigre). La tentation a dû être grande de rechercher
d’autres matériaux et d’autres procédés pour fabriquer la couleur
verte
2
.
Parmi ces procédés, le plus simple consistait à mélanger du bleu
et du jaune. Toutefois, nous observons que chez les plus grands
peintres italiens du xvi
e
siècle (Léonard, Raphaël, Titien, par
exemple) tout comme chez les grands artistes du siècle suivant
(Rubens, Poussin, Vermeer et d’autres), dont les pigments ont
été maintes et maintes fois analysés, les tons verts ne sont jamais
obtenus par un tel mélange. Longtemps ce procédé semble avoir
uniquement été le fait des petits maîtres. D’où la méfiance ou
l’indignation qu’il suscite encore au xviii
e
siècle.
1 Voir les reproches faits par Jean-Baptiste Oudry à ses collègues de l’Académie
de Saint-Luc dans ses
Discours sur la pratique de la peinture
, rédigés en 1752 et
publiés par E. Piot dans
Le cabinet de l'amateur
, Paris, 1861, p. 107-117.
2 Dans la peinture sur panneau, il est possible que l’utilisation d’un nouveau liant -
l’huile de lin – à partir de la fin du xiv
e
siècle ou du début du xv
e
, ait conduit à des
expériences de toutes sortes pour utiliser ou associer les pigments autrement. Le
mélange du bleu et du jaune pour faire du vert est peut-être né de ces expériences.
Grande salle des séances, le mercredi 3 février 2016
communi cat ion
Peindre en
vert au fil
des siècles :
un exercice
difficile
Par
Michel Pastoureau
, Directeur d’études
à l’École Pratique des Hautes Études et à
l’École des Hautes Études en Sciences Sociales
En haut : Giorgione,
La Tempête
(v. 1505-1510), détail. Venise, Accademia.
Giorgione est un immense peintre des verts. Pour peindre ce tableau célèbre,
il a utilisé les quatre principaux pigments verts en usage au début du xvi
e
siècle :
malachite, terre verte de Vérone, vert de cuivre artificiel, vert de vessie.
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