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Par exemple le bassin minier du Nord de la France n’est plus
exploité depuis des dizaines d’années, et ces sites abandonnés
ont pour la plupart été transformés en parcs très localisés. Notre
projet est de réunir cette multitude de parcs en une structure plus
vaste afin de leur donner une identité plus forte, en créant des
systèmes de parcs. Nous avons envisagés sept entités de parcs,
autour desquels le développement urbain et économique sera
valorisé. Tout ce territoire se développe à partir du Louvre Lens,
et cela permet d’avoir une action sur le paysage à grande échelle
uniquement en changeant son image, sans rien construire mais
en unissant ces divers parcs dans une gestion commune et en les
reliant par des chemins.
N.E. : Et votre projet pour Bordeaux ?
M.D. : Il s’agit de la rive droite de la Garonne, qui comprend
environ un tiers de la ville contenue entre des coteaux et le fleuve.
Il s’agit d’une zone de 1000 hectares, actuellement en déshérence
et sans grande qualité. Ce territoire était destiné à être progressi-
vement construit et habité, mais nous avons proposé de faire un
parc de 6 km de long sur 300 m de large. En vis à vis des quais
plantés (par Michel Corajoud) de la rive gauche, cela ferait un
immense parc en centre ville de part et d’autre du fleuve. Le maire
a choisi ce projet, on a transformé les règlements urbanistiques de
manière à affecter ces terrains auparavant constructibles en zones
d’espaces verts, et très progressivement le parc s’aménage. Nous
avons réussi à changer le regard là où les projets urbanistiques
prévoyaient des habitations jusqu'aux rives. Mais une façade de 6
km de constructions nouvelles ne pouvait rivaliser avec la beauté
des quais de Bordeaux ! Avoir convaincu le maire et la collectivité
de laisser la place à un parc le long d’un fleuve dans le centre ville,
et le constituer progressivement, c’est formidable ! C’est très
progressif, ce genre de projet dure trente ans minimum, ce n’est
pas un joli projet immédiatement perceptible car les processus
urbains sont lents à mettre en place, ensuite la matière demande
du temps. On plante des arbres comme une pépinière (30 hectares
déjà), ils évoluent, d’autres arrivent dans les phases suivantes, c’est
un tissage progressif en tenant compte de la vitesse de croissance
des diverses essences. On procède par addition de couches, on
commence par travailler le sol, dépolluer, on confine certaines
zones, on plante des espèces pionnières pour commencer, on
introduit dans les couches à croissance rapide (saules peupliers... )
des essences à croissance lente (chênes, hêtres... ), enfin on ajoute
des arbres fruitiers qui rendront la promenade agréable. Le
parc atteindra sa pleine maturité dans un siècle, mais il faut en
attendant qu’il soit attractif dès les dix premières années.
N.E. : Le temps est vraiment un facteur
important dans votre travail.
M.D. : Oui, et l’idéal est de garder la possibilité d’intervention sur
une longue période. Ainsi à Montpellier, où nous intervenons
régulièrement sur un parc depuis 25 ans, on avait commencé
par planter une grande quantité de pins parasols, et depuis nous
réintervenons sur ces lieux pour apporter progressivement une
résolution plus fine. En fait il faut jouer à la fois sur le court et le
long terme, bien sûr en ayant une vision de ce que ce sera plus
tard, et en même temps en préservant la possibilité d’accueillir
des populations maintenant, on ne peut pas attendre deux
générations. Il faut donc accompagner toutes ces générations qui
vont vivre autour de ces lieux évolutifs.
À Bordeaux le parc ressemble actuellement à une pépinière,
ce sont des alternances de prairies et de petits boisements, il a
un aspect presque utilitaire, ce n’est pas une écriture avec une
connotation, il n’imite rien. Lorsqu’on adhère à a cette gestion
pragmatique du temps, on est détaché de ces schémas, parce
qu’on sait que c’est temporaire, que chaque état ne durera pas,
on n’a pas besoin d’introduire un dessin connoté au départ pour
faire croire qu’il y aurait là un parc, comme souvent dans les
jeunes parcs où tout à l’air plaqué, voire faux. Au contraire, si on
utilise une écriture plus forestière ou agricole, qui permet d’avoir
une présence rapide, à condition toutefois d’avoir anticipé le
long terme (quelle sera la composition de l’espace à la fin ?), c’est
vraiment intéressant car on est tout de suite « quelque part ».
N.E. : Que pensez-vous de l’évolution des paysages en France ?
M.D. : J’ai un sentiment contrasté. D’une part la production de
logement est dominée par le pavillonnaire et pour le paysage cet
étalement urbain est critique. On n’est plus nulle part, même pas
à la campagne puisqu’il n’y a pas de chemin pour se promener. Les
infrastructures sont fortes mais relativement indépendantes des
villes et n’ont pas été conçues au service des habitants. Comme il
fallait que chaque ville soit desservie par une autoroute à moins
de 50 km, on a maillé le pays d’un réseau autoroutier, avec des
entrées et sorties de villes éloignées des centres, et on a vu le
développement de ces zones commerciales péri-urbaines. Par
ailleurs nous avons la chance en France d’avoir des comman-
ditaires publics puissants, et en contrepoids de cet étalement,
il y a aujourd’hui des tas de projets urbains intéressants, avec
la création des métropoles (le rassemblement d’un nombre
significatif de villes autour des plus grandes), ce qui induit une
conscience d’unité physique autour des villes importantes. Depuis
quelques années, toutes ces métropoles se sont dotées d’outils
de réflexion, de projets, de visions qui sont bien éloignées de
l’étalement urbain spontané. On sait bien que jamais les projets
dessinés ne se construisent, mais ils procurent à un moment une
vision partagée permettant de dégager quelques règles du jeu qui
précèdent et vont donner un peu de sens à tous les projets à venir.
Par exemple dans la ville d’Anvers, plein de projets existent, pour
toutes sortes de lieux et de sites, attendant la possibilité de se
réaliser. Ainsi, quand une opportunité se présente, il y a une base
de réflexion qui permet d’orienter les décisions.
N.E. : En France, des projets paysagers
aboutissent-ils facilement ?
M.D. : On a souffert dans notre pays d’un manque de visions pour
le développement de ces fameuses métropoles. Il y a un manque
de projets, pas seulement de moyens ! Mais en l’absence de vision,
tout est compliqué, et fastidieux. Malgré cela, les choses finissent
par se faire, car il y a des besoins, et la population augmente.
On peut espérer que désormais ces métropoles, au-delà de la
communication, se dotent de cadres et de perspectives pour leur
évolution future. Tout n’est donc pas perdu !
À gauche : Situé sur d'anciens terrains du port autonome de Bordeaux,
le Parc aux angéliques, conçu par l'Agence Michel Desvigne, est en cours
de réalisation sur la rive droite de la Garonne. Il va progressivement
conquérir les berges jusqu'en 2017. Photo DR
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