lettre81 - page 36

36
|
Nadine Eghels : Quelle est votre pratique de paysagiste ?
Michel Desvigne : Notre particularité est d’être souvent engagés
dans la transformation de grands territoires, c’est-à-dire plus
grands qu’une place publique, un parc ou un aéroport, comme le
plateau de Saclay (7 700 ha), ou le travail que nous réalisons dans le
bassin minier dans le Nord (35 000 ha) à partir du Louvre à Lens.
Je m’intéresse à la transformation physique des lieux, et non à la
planification à très grande échelle. Je travaille aussi à Bordeaux, où
nous aménageons la rive droite de la Garonne en parc (6 km), et à
Marseille en concevant une chaîne de parcs, dans la continuité du
Vieux Port, qui recompose la façade maritime. Ainsi j’ai la chance
de travailler à la fois sur des projets de grande dimension, la trans-
formation prochaine du quai de Southampton au Havre (7,7 ha), et
aussi sur de très petites surfaces, un jardin pour le ministère de la
Culture qui fait (1000 m
2
). J’ai besoin des deux échelles, des projets
qui relèvent de temps longs et de stratégies pour grandes dimen-
sions, dont il est parfois difficile de maîtriser le degré d’abstraction,
car il faut des dizaines d’années pour voir le projet prendre forme
et on peut se perdre dans l’abstraction, et aussi des petites choses
pour avoir du très concret immédiatement, des prototypes qu’on
développe ensuite à grande échelle mais qui offrent le plaisir de
les voir se réaliser. J’aime beaucoup cette alternance de grandes
stratégies et de petits laboratoires.
N.E. : Mais un grand projet n’est pas forcément
l’agrandissement d’un petit ?
M.D. : En effet, on ne peut appliquer simplement l’homothétie !
C’est même la plus grande difficulté de ce métier, la compré-
hension de l’échelle ; cela demande un travail d’accommodation
permanente. Nous avons en ce moment 60 projets dans 16 pays,
donc je me déplace beaucoup et j’en ai besoin car si je reste ici au
centre de Paris je finis par ne plus ressentir la dimension.
N.E. : L’échelle est une question fondamentale.
M.D. : Les bons projets sont ceux qui tombent juste. L’acte qui
a du sens dans un site donné. Cela suppose qu’on ait compris sa
taille, afin que la transformation envisagée soit à la bonne mesure.
Il s’agit de bien identifier le sujet et de trouver le grain, le niveau
de détail qui aura un sens à cette échelle. C’est déterminant, c’est
ce qui fait la réussite ou l’échec d’un projet paysager.
N.E. : Quelle serait la définition de votre métier ?
M.D. : Il s’agit de transformer des lieux existants, non de les
construire, et la première chose est de comprendre ce qui existe.
Un paysage est le produit d’un ensemble d’activités humaines
et de phénomènes naturels, et les formes sont l’expression de
ces mécanismes. Comprendre un paysage c’est décrypter ces
mécanismes et ces activités, pour ensuite agir dessus.
Le temps, ce grand
constructeur
Rencontre avec
Michel Desvigne
, paysagiste
1...,26,27,28,29,30,31,32,33,34,35 37,38,39,40
Powered by FlippingBook