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Nadine Eghels : Comment en êtes-vous
venu à vous intéresser au paysage ?
Jean-Pierre Le Dantec : La question du paysage était abordée à
l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-la-Villette
(ENSAPLV) où j’enseignais et où j’ai participé, à l’initiative
du paysagiste Bernard Lassus, à la création d’un DEA appelé
« Jardins, paysages, territoires » et, dans le prolongement de ce
DEA, à l’encadrement de thèses de doctorat ; comme je suis aussi
historien de l’art, nous avons beaucoup élaboré sur la théorie du
paysage et j’ai écrit pas mal de livres à ce propos.
N.E. : Vous avez travaillé sur le Grand Paris ?
J-P.L.D. : Lorsque, en 2008, l’appel a été lancé par le Président
de la République à dix équipes internationales pour réfléchir à
l’avenir du Grand Paris « post Kyoto », cela faisait longtemps
que nous travaillions sur ce sujet avec mon collègue Roland
Castro (avec qui j’enseignais le « projet architectural et urbain » à
l’ENSAPLV) : du temps de François Mitterrand d’abord, et
ensuite à la fin des années 1990 pour la Direction régionale de
l’équipement d’Ile-de-France qui nous avait confié une mission
(dont un volet concernant le paysage) concernant les options
de déplacements (individuels et collectifs) dans la région. Notre
équipe était donc très bien placée pour répondre immédiatement
à l’appel de 2008.
N.E. : Quelles thèses avez-vous défendues ?
J-P.L.D. : La première est qu’il fallait s’appuyer sur la géographie
et les paysages. Ne pas penser en termes de sur-urbanisme, en
recouvrant l’existant, mais au contraire faire en sorte que le projet
résulte de cette armature paysagère et la révèle en l’exprimant.
Le territoire du Grand Paris comporte quatre grands plateaux
entaillés par des fleuves, avec en outre, comme il s’agit d’un bassin
sédimentaire où alternent calcaire, marnes argileuses et sable, des
buttes témoins de gypse à l’importance paysagère considérable.
Ce qui donne huit grandes entités paysagères dans le Grand Paris.
Dans cette situation, le réseau hydrographique joue lui aussi un
rôle décisif. Il y a donc la géomorphologie, avec les rivières, les
fleuves, les canaux et les plans d’eau qui sont des lieux décisifs car
c’est là qu’on trouve les grandes ouvertures sur le ciel. Comme
disait Michel Corajoud, le paysage c’est le « lieu où le ciel et la
terre se touchent », c’est-à-dire quand on voit l’horizon. La Seine,
la Marne et l’Oise jouent un rôle important, en suivant leurs
méandres dissymétriques (coteau d’un côté, plaine de l’autre) on
voit évoluer les paysages, depuis le plus construit (les berges du
Paris intra muros) jusqu’au sauvage, et on rencontre des îles que
la plupart des Parisiens ne connaissent pas. Or c’est là un des
enjeux du Grand Paris : révéler les lieux et les qualités paysagères
exceptionnelles dont dispose la région.
N.E. : Mais ces banlieues autour de Paris sont plutôt
pavillonnaires, et d’aspect assez uniforme...
J-P.L.D. : À l’échelle de ce territoire, c’est au contraire varié : il y a
des villes anciennes, comme Saint-Denis ou Versailles, des villages
qui ont grandi, des villes nouvelles, des cités ou grands ensembles,
bien sûr de l’habitat pavillonnaire, mais aussi des friches indus-
trielles, de grands plans d’eau (lacs d’Enghien ou de Créteil,
port de Gennevilliers... ), des canaux dont on réaménage les
berges comme à Pantin, des rivières et des ruisseaux aujourd’hui
souterrains (comme la Bièvre) qu’on peut faire réapparaître, des
jardins, des champs, des bois et des forêts. Sans compter quantité
de promontoires comme les buttes du Parisis (celle d’Orgemont,
en particulier) qui, outre leurs qualités paysagères propres, sont
autant de révélateurs, grâce aux vues larges qu’ils offrent, des
paysages grand parisiens.
N.E. : Quels étaient les autres grands axes de votre projet ?
J-P.L.D. : Nous avons pas mal bataillé (et perdu) au niveau du
nouveau métro. Nous défendions l’idée qu’il devait essentielle-
ment être aérien, afin justement de révéler les paysages aux futurs
voyageurs : cela aurait en outre été beaucoup moins cher. Mais il y
avait des lobbys puissants, comme les grandes sociétés de tunne-
liers qui voulaient avoir des contrats, et donc creuser le sol avec
tous les problèmes que cela implique : les déblais, les nuisances et
un taux de CO2 très élevé en raison de l’énergie dépensée, etc. Et
il y avait aussi un autre obstacle, d’ordre politique, celui-là : la
difficulté de négocier avec toutes les communes traversées, le
territoire étant très morcelé, d’où des complications et des recours
pouvant entraîner des retards longs et coûteux. Cela dit, je reste
convaincu que construire un monorail suspendu au-dessus du
terre-plein de l’autoroute A 86, qui aurait servi d’armature au
nouveau réseau, aurait été possible et merveilleux.
N.E. : Quelles sont les actions positives qui
peuvent être envisagées à court terme ?
J-P.L.D. : Si l’exceptionnel patrimoine jardiniste du Grand Paris
(les créations de Le Nôtre, au premier chef) est relativement bien
connu, le patrimoine paysager et architectural de ce territoire,
pourtant très intéressant, est relativement méconnu (excepté les
nombreuses forêts qui sont d’importants lieux de promenade),
et pourrait être valorisé. Deux exemples parmi quantité d’autres
(au nombre desquels il faudrait citer les plans d’eau, les fleuves,
les îles et les forêts).
Les forts (Ivry, Aubervilliers... ) sont des endroits souvent placés
sur des éminences, qui ont des qualités architecturales mani-
festes : on pourrait les ouvrir et les mettre en valeur en les trans-
formant, par exemple, en centres de vacances pour les nombreux
enfants du Grand Paris qui ne partent jamais en vacances.
De même, outre la butte d’Orgemont évoquée plus haut et
celle, voisine, du moulin de Sannois que sont en voie de réamé-
nagement par la Région, je pense à la Butte Pinson, endroit
merveilleux bien connu des peintres, où Utrillo et Suzanne
Valadon s’étaient pratiquement installés. Ce site à la limite entre la
Seine-Saint-Denis et le Val d’Oise, à cheval sur deux départements
et plusieurs communes, avait été investi et puis abandonné. Il a
À droite : le Mont Valérien depuis les coteaux d'Argenteuil.
Photo Atelier Castro Denissof Casi
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