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forte pour provoquer un lien d’appartenance ou d’intérêt avec
ceux qui l’habitent ou le traversent, ramenant ainsi le sens du
mot pays à son origine. Il n’y a pas de paysage en dehors du regard
limité d’un habitant, sédentaire ou migrant. Il faut un autre mot
pour dire ce que voient les cosmonautes ou simplement pour ce
qu’un Parisien peut dire de sa ville.
Si on veut bien le contenir à cette échelle, le paysage, dans le lien
que nous entretenons avec lui, nous parle de la nature la plus
originelle, celle qui précédait toute habitation, celle qu’aucun œil
humain n’a jamais vue, des climats successifs et des vies qu’ils
autorisaient, mais bien peu, bien moins que de ce que nous en
avons fait. C’est de notre mémoire récente que, pour l’essentiel,
nous parle le paysage. Au mieux un tout petit nombre de millé-
naires, moins de quelques siècles ou quelques décennies le plus
souvent. C’est ce qui crée l’attachement que nous avons avec lui.
L’attachement au paysage, c’est une idée que j’aime beaucoup
évoquer. Elle m’est venue avec un certain nombre de mes projets,
le sautoir olympique de Courchevel ou le terminal de la Manche
à Calais, mais ne s’est formulée qu’à l’occasion d’une étude sans
suite pour la petite agglomération de Kumihama au Japon. À
l’époque, en 1998, je ne sais pas si elle a beaucoup changé, c’était
un gros village de pêcheurs dans un site de collines plantées. Il
avait commencé à se transformer, on envisageait d’y construire
des équipements de loisir et, en premier lieu, le plus lucratif
d’entre eux à l’époque : un golf. J’ai fait une étude du golf, en
m’aidant des exemples écossais plutôt que de ceux, japonais ou
américains, que le promoteur me citait. Je voulais, sans chercher
à disparaître, suivre le paysage. Le modèle d’attitude que j’avais
en tête était celui, si différent dans son but, des constructions de
défense de Vauban. Visibles, nécessairement, elles se composent
dans l’intérêt même de leur fonction autant que pour des raisons
d’économie, sur les lignes de la géographie. Elles rajoutent au
paysage sans le nier, en l’affirmant au contraire. J’ai proposé
que le club house, situé au milieu d’un parcours en 8, occupe le
sommet d’une colline, qu’on couperait d’abord, pour le construire
ensuite, sous une forme très voisine mais qui ne dissimulerait
pas son caractère de bâtiment. J’ai proposé par ailleurs que dans
l’ensemble de l’agglomération le développement ne se fasse pas
dans une zone concentrée unique, mais au contraire prenne
possession du terrain, sans le malmener par petites opérations
élémentaires enchâssées dans les masses plantées existantes,
une prise de possession à la fois affirmée et ouverte comme peut
l’être celle d’un joueur de Go sur le Go-ban. Je suis allé expliquer
cela à une assemblée d’habitants. C’était leur paysage. Je voulais
le préserver pour eux. En même temps, je pensais que ceux
qui, dans un mouvement inverse de celui par lequel la ville ne
cesse de grandir, reviendraient pour un temps à Kumihama, ne
devaient pas y retrouver la ville encore, dans ce qu’elle a de plus
insupportable, mais un paysage non asservi ni banalisé pour des
raisons immédiates de facilité et de rentabilité financière, que, de
retour à la ville, ils pourraient projeter sur elle. C’était cela pour
moi l’attachement au paysage, ce mouvement de va-et-vient dans
l’évolution et la création d’espaces habités.
Ce projet accepté d’abord, n’a pas eu de suite, sans que je sache
pourquoi. Pour n’avoir pas dû faire face aux difficultés qui
auraient certainement accompagné sa mise au point et sa
construction, bien peu de projets y échappent, il a conservé
pour moi une vérité simple. À ce paysage imaginé sur le paysage
existant, je suis resté attaché et je conserve l’espoir d’en reprendre
l’idée. Pas seul. Avec un paysagiste. C’est-à-dire quelqu’un dont
le champ de réflexion et de création, du territoire au jardin, va
bien au-delà du paysage et fait de lui un compagnon de travail
indispensable de l’architecte.
L’attachement
au paysage
Par
Paul Andreu
, membre de la section d’Architecture
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