lettre81 - page 32

32
|
C
’est un mot qu’on prononce volontiers, sans trop y penser,
paysage, un de ces mots simples, familiers, courants, dont le
sens s’éparpille si nous l’interrogeons. Le paysage peut être aussi
bien visuel, sonore, politique, préhistorique, que géographique,
naturel, urbain, terrestre, lunaire ou martien... la liste est infinie.
C’est un mot merveilleux qui nous rassemble tous en ne se livrant
à aucun, peintres, savants, poètes, voyageurs, habitants de la
campagne et des villes, tous nous le prononçons, l’écrivons, un
peu à notre guise.
Pour l’architecte que je suis, il s’est associé à des situations si
diverses et à des sentiments si contrastés que je renonce par
avance à leur trouver une unité, un sens commun.
Dois-je parler de mes colères chaque fois que j’aborde une ville
et que je traverse une de ces zones commerciales qui sont le
châtiment terrible et désespérant de je ne sais quelle faute ? Ou
de celles qui m’envahissent tous les matins, sur le boulevard Henri
IV à Paris, quand les feux libèrent la horde des motos et scooters
dans un vacarme qui trouble jusqu’à la vue ? Qu’expriment-elles,
ces colères ? Parfois la rage de voir un paysage massacré, mais bien
plutôt, souvent, celle de se voir imposer un paysage détestable là
où il n’y avait rien. Nous n’avons pas besoin de trop de paysages
saturant nos sens, il nous faut des répits, des vides, des silences.
Et surtout qu’on nous laisse juge de ce qui est important ou beau,
nécessaire. Enfant, je m’en souviens, j’aimais bien qu’on me dise :
« regarde », mais pas du tout : « regarde comme c’est beau », en
insistant quand je ne commentais pas. Attitude à laquelle m’ont
plus tard rappelé mes enfants en mettant fin à mes intrusions
trop insistantes dans leurs goûts avec l’expression : « c’est coché ».
Les enfants ont cette sagesse naturelle de vouloir choisir leurs
liens avec les personnes et les lieux, avec le monde. Nous les
abrutissons de connaissances inutiles et de désirs forcés, nous
nous abrutissons nous-mêmes. Pour être tout à fait clair, je déteste
également l’exhibitionnisme des zones commerciales, la satis-
faction béate des villages fleuris et les imitations d’architectures
anciennes. Quant aux panneaux attirant l’attention sur les beautés
à voir, je les trouve la plupart du temps inutiles et, très souvent,
nuisibles au paysage.
Laissons les colères, mieux vaut parler des bonheurs. C’en
est un, pour moi très grand, de suivre une route bien tracée,
respectueuse de la topographie et des cultures, de traverser par
exemple le sud de la France de Clermont-Ferrand à Montpellier
grâce à l’autoroute A71 et de voir se succéder des paysages
différents en suivant des voies qui se séparent puis se rejoignent
et dessinent des courbes qui semblent répondre au plaisir autant
qu’à l’économie. À l’évidence c’est une vision bien différente de
celle que donnaient les routes anciennes, souvent au travers des
alignements de platanes, provoquant moins de découvertes ou de
retrouvailles attendues. Elle a quelque chose de celle d’un avion
en rase motte. Elle ne détruit pas les paysages, elle ne les dilue
pas, elle les replace sans les trahir au sein de la géographie dans
laquelle ils s’enchaînent. Ce que peuvent faire aussi bien toutes
deux, une route ancienne et une autoroute, c’est respecter ce qui
est, je crois, l’essence même du paysage : une portion de territoire
qui puisse se contenir dans un regard, qui ait une identité assez
En haut : Paul Andreu, maquette du projet de golf de Kumihama, au Japon, 1991.
1...,22,23,24,25,26,27,28,29,30,31 33,34,35,36,37,38,39,40
Powered by FlippingBook