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L
a première image qui m’a traversé l’esprit, pour le présent
numéro consacré au paysage, a été le souvenir récent d’une
folle entreprise.
Pour un musicien, paysage signifie plein air, donc un milieu d’une
acoustique généralement impropre à la musique. Pourtant le
Festival de la Meije avait prévu de réaliser à grands frais un rêve
ancien de Messiaen : faire jouer par un grand orchestre devant
le glacier, à 2 400 mètres, son œuvre Et exspecto resurrectionem.
Malheureusement dès la fin de la répétition (voir photo), la météo
a dispersé en catastrophe public et musiciens, et un hélicoptère
a dû évacuer dans un grand filet piano et percussions, sans que
les télévisions mobilisées ne diffusent la moindre « captation ».
Ce rêve d’associer musique et paysage est très ancien. Les caprices
atmosphériques et la médiocrité d’une acoustique qui dessèche
et éparpille la plupart du temps les sons ne suffisent pas toujours
à dissuader les organisateurs de le réaliser. Sa représentation
picturale n’est donc pas forcément une pure utopie, mais il faut la
naïveté du profane que je suis pour penser spontanément que le
peintre qui place un concert dans la nature est un prédécesseur
des photographes reporters.
Il est vrai que devant certaines toiles on pourrait croire qu’elles
immortalisent des pratiques réelles. Un tableau anonyme du
temps de François I
er
représente des courtisanes élégantes
chantant avec un luth sur un fond de paysage parisien où l’on
distingue Notre-Dame. Aucun prétexte mythologique ne justifie
la scène qui semble plutôt idéaliser l’image d’un moment de
plaisir purement mondain.
Le doute est permis avec tous ces tableaux hollandais qui, non
contents de représenter les nourritures terrestres qui flattent
l’orgueil et les sens des riches collectionneurs, leur rappellent les
fêtes les plus plaisantes qu’ils ont pu connaître. Le cadre d’un parc
leur donne, à défaut d’une acoustique favorable, le charme vécu
d’un divertissement aristocratique.
Dans son tableau de 1548, le peintre de cour bavarois Mielich me
paraît célébrer avec une certaine ambiguïté la pratique musicale
dans le cadre d’un paysage où la nature est à la fois largement
ouverte jusqu’à l’horizon, mais aussi domestiquée dans un
grand jardin à l’occasion d’un banquet officiel présidé par le duc
Albert V. On y voit deux orchestres de neuf musiciens chacun, qui
réunissent à peu près tous les instruments d’une cour princière :
clavicorde, saqueboutes, luths etc.. Un détail surprenant, bien
qu’il soit typique du peintre et de son temps, est la présence
incongrue, en trompe-l’œil à l’échelle 1, d’un hanneton tout près
du haut du cadre. Cette apparente fantaisie d’un goût douteux,
voire insultant, est inspirée d’une célèbre anecdote antique, mais
elle sert peut-être surtout à ramener les pompes princières à leur
vraie signification, en les réinsérant dans la tradition des vanités.
Les fêtes galantes de Watteau incarnent une autre intention : il
accorde tout leur charme à ces visions d’une présence musicale
dans la nature. Il travaille sous la Régence, où les artistes préfèrent
désormais se souvenir de Louis XIV comme d’un bon guitariste
plutôt que du fanatique révocateur de l’Édit de Nantes. Mais
Verlaine a bien vu que leur gaîté recouvre une mélancolie devant
la fuite du temps.
Si le concert champêtre est bien un thème poétique plutôt qu’un
témoignage social, nous abordons sa fonction symbolique dont
il faut décrypter quelques aspects. Le berger jouant du pipeau
est un thème illustré par d’innombrables tableaux. Il suggère
que la musique populaire est un innocent passe-temps pour une
occupation bien solitaire. Le berger communie avec la nature
Des musiciens dans le paysa
Par
François-Bernard Mâche
, membre de la section de Composition musicale
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