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endant les quatre dernières décennies, le paysage est devenu
une des problématiques majeures de la photographie
contemporaine. La photographie, par son assise dans le réel,
a récupéré le traitement du genre « paysage», anciennement
dévolu au domaine pictural. Elle est établie en tant que compte
rendu, plus ou moins objectif
1
, du réel, tandis qu’on reconnaît son
potentiel expressif, sensible et artistique. Notre propos n’est pas
de creuser ici le sillon philosophique du rapport entre culture et
nature et ce qu’implique notre perception subjective du paysage.
Ce qui nous intéresse est plus directement l’intégration par le
photographique de ces deux fonctions, documentaires et artis-
tiques, pouvant être considérées contradictoires. Cette dialectique
créative a considérablement nourri le regard contemporain. La
photographie de paysage s’est inscrite autant dans la logique d’une
continuité de l’histoire de l’art qu’elle s’est enrichie de références
contemporaines et continue d’évoluer avec l’apport des nouvelles
technologies. Le développement de pratiques narratives, liées
à une esthétique photographique renouvelée, fait florès depuis
une vingtaine d’années, proposant une filiation apaisée avec le
traitement du paysage au sein d’un art contemporain pourtant
habituellement sécessionniste en regard des modèles historiques.
En parallèle, d’autres démarches photographiques, d’obédience
documentaire, ont accompagné la transformation inexorable de
notre environnement. Elles sont liées à la nécessité de rendre
compte de l’évolution de nos territoires dans des dimensions
objectives et socio-économiques.
Dans ce contexte, la notion de paysage a radicalement évolué à
partir de premiers positionnements documentaires des années
70 aux États-Unis et a fait apparaître des démarches nouvelles
qu’on a qualifiées de new topography
2
. Elles ont essaimé dans
toute l’Europe au cours des années 80, notamment en Allemagne
et en France. Elles se sont écartées d’un modèle esthétique prédé-
terminé et ont ancré leurs travaux dans le réel pour en rendre
compte. Ces pratiques se sont appuyées sur de nouvelles métho-
dologies radicales et systématiques mettant à distance l’esthétique
au profit d’un constat documentaire. Il s’agit d’approcher une
dimension « objective » du territoire dans ses perspectives envi-
ronnementales et sociales. La prise de vue sérielle et distanciée
permet de faire surgir plus efficacement la réalité du paysage
dans ce qu’il a de contemporain et non plus seulement référentiel
ou historiciste. Ces photographes s’écartent volontairement du
spectaculaire et de tout effet artistique pour se focaliser sur la
quotidienneté et l’ordinaire du paysage. Ils élaborent ainsi une
typologie d’un territoire basée sur une « dimension éthique
3
»
soutenant l’analyse documentaire et porteuse implicitement
d’une dimension critique. Ce positionnement a été le fondement
des travaux développés dans l’atelier des Becher jusqu’à former la
célèbre École de Düsseldorf. D’une manière générale, ce courant
de pensée, relayé par la Convention Européenne du Paysage
4
,
pousse au détachement de l’artistique. Il traverse les années 80 et
se consolide dans les années 90, notamment en France, à travers
le développement de diverses commandes territoriales héritières
de la DATAR
5
et un foisonnement critique et philosophique à la
croisée de débats urbanistiques et sociologiques. Notablement,
l’apport critique de Jean-François Chevrier a permis de cerner
une partie de ces démarches autour de la notion d’une neutralité
documentaire fonctionnant comme un « retrait expressif ». À
partir des années 90, cette posture du « détachement » évolue
vers un enrichissement critique des contenus tant en France que
dans toute l’Europe
6
.
Depuis lors, nombre d’artistes étudient notre environnement, à
partir d’une posture critique. Ils ont consolidé leurs approches par
l’apport des différentes méthodologies documentaires, les mettant
à profit d’un renouvellement tant perceptif qu’esthétique. La
sérialité est toujours prédominante et leur permet d’assoir leurs
analyses sur des typologies qui donnent à voir les caractéristiques
des différents territoires et pointent simultanément à l’uniformi-
sation de nos paysages. La notion de territoire trouve un terrain
de prédilection dans « un entre-deux » associé visuellement
au développement périurbain qui continue de provoquer une
Le genre “paysage”,
Quarante années de
photographie contemporaine
Par
Christine Ollier
, directrice artistique de la galerie Les Filles du Calvaire, historienne de l'art
et commissaire d'exposition, auteur de
Paysage Cosa Mentale
(Éditions Loco, 2013)
À droite : Gilbert Fastenaekens,
Sans titre 0977a-04
, série
Noces
, 1988-1996.
Courtesy Galerie Les Filles du Calvaire
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