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Qu'est ce que le paysage? Ce n'est pas ce que je vois. Il ne peut
s'agir de ce que je vois. Il ne peut s'agir de ce globe de vision qui
s'étire depuis mes pieds. Il s'agit du rapport étroit que mon corps
en entier entretient avec l'espace, avec le lieu. C'est le sentiment
d'une influence constante et illimitée sur mon corps, ma pensée,
mes idées - imperceptible à force d'ordinaire. Ni l'horizon, ni le
coucher du soleil, ni le vent fréquent et la sécheresse, ni la pluie
et le froid, ni le changement des saisons ne sont ses limites. Il est
une sorte d'existence, vivante à tout moment.
J'ai le sentiment d'une appartenance mutuelle. Il est en moi. Je
suis en lui. Somme toute la sculpture tente de reproduire ce qui
m'arrive.
Je sais maintenant que cette influence ne commence pas quand
je pars marcher dans la plaine, même si l'expérience du paysage
est plus intense à ce moment-là. Quand j'arrive dans l'atelier, le
paysage m'accompagne comme un filet dans lequel je suis emmêlé
et que je tire avec moi. Il est déjà là avec une puissance toute neuve
et dès le départ l'argile que je pose sur la sellette s'installe en lui.
Toutes les formes naissantes sous mes doigts existent avec lui, s'y
confrontent, et la présence que je cherche à tirer de l'argile, je la
tire de lui, par association et par opposition, par une sorte d'affir-
mation en creux . La critique d'art Lydia Harambourg verra dans
mon travail ce qu'elle appellera « une ambivalence identitaire ».
Je crois voir l'homme et crois ne pas le voir. Dans la sculpture,
par la sculpture, le sentiment de présence, de ma propre présence
mais aussi celle lointaine du modèle, n'existera qu'à partir du
paysage mais par un effort de soustraction. Ainsi toute la sculp-
ture essaye de disparaitre, de se soustraire à la matière, de se
libérer d'elle-même pour atteindre cet autre espace de la présence.
En 1996 une exposition de mon travail intitulée De la présence et
du lieu en a marqué la prise de conscience.
Avant, après la sculpture, il y a la plaine, encore et toujours. De
sa profondeur, à travers ses couches géologiques, remonte le
moment présent. Je fais souterrainement partie de sa constitu-
tion. Peser c'est lui appartenir. Les étages qui la composent se
prolongent en moi et dérivent sur la sculpture, dessinent des
strates, des sillons.
Dans ce progrès du sentiment, l'argile tient une place essentielle.
Ce matériau de modelage possède cette double faculté d'assi-
milation de ma propre nature d'être - en répondant sans effort
à l'intériorité de ma pensée, à la façon dont je me comprends et
comprends « l'autre » - et d'assimilation du paysage. L'argile est
un intermédiaire qui m'autorise à passer de l'homme à la plaine,
de tisser l'un à l'autre. Elle me donne une idée de ce lien qui anime
mon travail même si pourtant il n'aboutit jamais de façon satisfai-
sante. Ce qui vient spontanément et simultanément est vrai mais
disparaît aussitôt. Dans l'emportement de ce mouvement il faut
reconnaître l'essentiel et savoir le conserver. Toujours domine le
sentiment d'avoir frôlé, approché quelque chose qui, en définitive,
n'a pas de représentation matérielle.
L'argile est un passage. La sculpture est un passage. Reste ce visage
impossible livré à la plaine.
À gauche : Jean Anguera, Sans titre, dessin à l’encre de Chine, acrylique et
polyester sur papier Hahnemühle, 80 x 120 cm.
Ci-dessus : Jean Anguera,
Un marcheur
, 2012, résine polyester, 102 x 38 x 75 cm, et
Un homme approché
, 2014, résine polyester, 179 x 56 x 77 cm.
Photo Emilio Casanova
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