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écrire une sculpture est un exercice difficile pour son auteur
sans doute parce qu'il la connaît mieux depuis l'intérieur
comme projet que depuis l'extérieur comme réalisation. Je
ne distingue pas ce qui est du regard intime de ce qui est de
l'interprétation. À cela s'ajoute une autre difficulté, un peu plus
personnelle, qui tient au fait que les formes de ma sculpture sont
liées et mêlées fortement les unes aux autres, ce qui m'empêche
d'en dissocier un sens. En vérité le matériau de mon imagination
est principalement l'intuition, et l'intuition, qui a toutes les direc-
tions et aucune précise, échappe aux mots du sculpteur lorsqu'il
veut suivre la ligne droite des idées.
Dans mon travail je crois qu'il y a deux réalités qui se
cherchent : un regard intime de l'homme - qui vise une sensation
de présence, en retrait dans une sorte de transparence et de
pénombre - et un sentiment du paysage, tout autant intime malgré
sa puissance évidente.
D'une part il y a le paysage, la grandeur dénudée de la plaine, la
disproportion de ce plateau entre Beauce et Gâtinais, terre et ciel,
qui s'impose sans cesse par une sorte de débordement d'être, par
une omniprésence visible ou invisible.
D'autre part il y a le regard ténu sur le modèle (la femme ou
l'homme qui ont posé et ne sont plus là) et mon désir de découvrir
l'homme, son visage, sa présence, dont l'idée s'ingénie à se dérober
sans cesse - que j'essaye de maintenir à l'entrée de moi-même - en
espérant son empreinte dans l'argile.
Il y a la plaine avec le fil tendu de l'horizon qui traverse les murs
de l'atelier. Un « Équateur absolu » selon le titre d'un poème
manuscrit par Salah Stétié sur un de mes dessins. Ce plan du
regard en dessous et au dessus duquel s'installe l'espace et qui
partage ce qui serait encore de la terre et ce qui commencerait
à être du ciel : baisser le regard c'est regarder ce qui est dessous
comme le nageur contemplant ce qu'il voit sous l'eau ; lever le
regard c'est tenter de voir ce qui échappe à la pesanteur, à la
matière, de voir ce qui surnage et finit par n'avoir aucun poids.
Sans s'annoncer, sans tapage, le paysage est entré dans ma sculp-
ture. Sans doute quand j'ai cessé toute résistance.
Je vis, je travaille dans un village qui regroupe quelques maisons
autour d'une place et ce village est à peine une feuille d'asphalte,
de pierre et de tuiles, posée sur la surface mouvante de la plaine -
sur cette plaine ou plateau qui domine le bassin parisien - sur
cette étendue vaste, dépouillée, immense étalement de terre
argileuse qui semble animée d'un déplacement imperceptible.
Quelques rares bosquets d'arbres chétifs attachent de loin en
loin la terre au ciel. À de multiples endroits la ligne d'horizon
m'encercle sur 360 degrés.
doss i er
L'homme livré au paysa
Par
Jean Anguera
, membre de la section de Sculpture
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