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et la campagne, affirmant ainsi leur dépendance par rapport aux
moyens de transport : les sites étaient répartis le long des lignes
de chemin de fer ou de la Seine (Chatou, Bougival, Louveciennes
et Marly-le-Roi).
Les impressionnistes firent davantage que bénéficier des voies
de communication et moyens de transport : voyant en eux
des motifs dignes de leur pinceau, au même titre que moulins,
étangs et forêts, ils les insérèrent dans leurs œuvres. Avec la
place accordée aux routes, au chemin de fer et aux trains, aux
fleuves et bateaux, aux ponts, les impressionnistes créaient une
iconographie nouvelle du paysage, ce « paysage amélioré » par
l’industrialisation de leur époque dont ils rendaient compte dans
leurs œuvres. Leurs contemporains n’y trouvèrent souvent qu’une
insignifiance des sujets et n’en retenaient que le choc visuel dû à
une technique spécifique. Les toiles impressionnistes sont plus
complexes que leur facilité d’approche immédiate ne pourrait le
laisser supposer : les artistes choisirent en fait leurs motifs avec
attention. Si le thème de la nature séduisit les impressionnistes, ils
surent ne pas l’accompagner d’une farouche opposition à l’indus-
trialisation qui transformait la campagne, action changeante de
l’homme sur le paysage. Dans leurs œuvres, s’équilibrent une
image traditionnelle de la France et des éléments nouveaux dus
aux progrès industriels modernisant la physionomie du pays. Ils
introduisaient la modernité en peinture et contribuèrent à célébrer
la reconstruction de la France qui s’ensuivit après la guerre
franco-prussienne (ponts, routes... ) ; s’ils conservèrent une partie
de l’héritage reçu de leurs prédécesseurs qui peignaient forêts,
fermes et moulins, ils les firent voisiner sur leurs toiles avec des
bâtiments modernes pour offrir une vision exacte de leur pays.
Les divers lieux d’élection des peintres influencèrent leur œuvre
et l’image qu’ils nous livraient de la campagne : Monet s’installait
à Argenteuil, où le rejoignaient Renoir et Sisley, tandis que
Pissarro et Cézanne travaillaient à Pontoise et Auvers-sur-Oise.
Certains des impressionnistes restèrent davantage tournés vers
le passé alors que d’autres apparurent attirés par le progrès. Le
plus obstiné d’entre eux dans l’élaboration de paysages ruraux et
champêtres, rustiques, fut Pissarro qui y insérait des paysans, en
refusant toute allusion au modernisme et offrant une vision tradi-
tionnelle de la campagne. Ses paysages sont habités par l’homme
comme les vues familières des villages d’Île-de-France signées
par Sisley : des détails y évoquent la présence humaine à l’opposé
des paysages déserts de Cézanne. La vision donnée par Monet et
Renoir est plus « moderne », en accord avec la vogue des « parties
de campagne » aux environs de Paris. Certains impressionnistes
tirèrent parti du succès rencontré par l’horticulture : aux « jardins
d’utilité », potagers et vergers représentés par Pissarro et Sisley,
répondent les « jardins d’agrément » qui retinrent l’attention de
Monet et Caillebotte.
Une perception aiguë de la lumière, qui devenait le sujet étudié,
des sites différents, des motifs nouveaux, une technique picturale
originale avec la fragmentation de la touche et des tons : tel fut
l’apport des impressionnistes. Ils surent aussi trouver dans la ville
une source d’inspiration : leurs « paysages urbains », observés en
vue plongeante, sont redevables, pour leur perspective et leur
cadrage, aux estampes japonaises comme à l’art de la photo-
graphie naissante. Monet et Caillebotte ne négligèrent pas le
« nouveau Paris » du baron Haussmann, ni ces témoins de l’ère
industrielle que sont les gares, architecture moderne de verre
et de métal. « Nos artistes doivent trouver la poésie des gares
comme leurs pères ont trouvé celle des forêts et des fleuves »
déclarait Zola (Le Sémaphore de Marseille, 19 avril 1877).
À gauche : Claude Monet,
Le Train dans la neige. La Locomotive
, 1875,
huile sur toile, 59 x 78 cm, Inv. 4017, Paris, Musée Marmottan Monet.
© Musée Marmottan Monet, Paris / The Bridgeman Art Library
nistes
et le paysage
Par
Sylvie Patin
, Conservateur général au Musée d’Orsay, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
doss i er
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