La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 39

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De tous temps, l’art a tissé des liens avec la foi. En effet,
« le plus intime de l’émotion artistique ne se situe-t-il pas
au plus secret, au plus charnel de l’œuvre d’art, c’est-à-
dire en sa consistance même, où vibre l’éventualité de sa
contemplation, c’est-à-dire la communion de la distance et
de l’identité ? » Pour Dominique Ponnau, « la contemplation
de l’art semble participer au mystère le plus profond de la
vie, celui de l’union des corps et des âmes dans l’amour ».
O
ui, l’art est beau en son essence, il est bon en son essence,
en son essence il est vrai. Il illustre la vérité de l’affirmation
de nos ancêtres spirituels grecs : « kalon kagathon ». « Ce qui est
beau est bon ». En la beauté-bonté resplendit la vérité. Beauté,
Bonté, Vérité constituent peut-être trois noms de l’Un, non ceux
que les chrétiens nomment ainsi quand ils proclament le mystère
de l’Unité de Dieu en sa Trinité, mais en lesquels ils peuvent
aussi l’adorer, comme peuvent peut-être l’adorer eux aussi, ou
au moins la vénérer, ceux qui ne partagent pas le nom que les
chrétiens lui donnent. Le mystère dans lequel nous tous, vivants,
sommes plongés, mystère duquel nous tous, êtres humains, au
nom de tous les vivants du Cosmos, avons à célébrer le culte, ce
mystère n’excède-t-il pas infiniment toutes les définitions dans
lesquelles nous voudrions l’enclore ? Mais pour autant nos mots,
nos pauvres mots pour le suggérer sont-ils vains ? N’expriment-ils
pas, chacun selon son mode, un aspect de la Vérité qui, trem-
blante comme scintillent les étoiles innombrables, souriante de
« l’innombrable sourire de la mer », se laisse capter, sans rien
perdre de sa liberté infinie, par les petits pêcheurs de perles que
nous sommes ?
L’art est-il le seul interprète de cette louange ? Non ! La liturgie
cosmique se chante par d’autres voix encore que celles de l’art.
Gandhi, Mère Teresa ne furent pas des artistes. Mais le saint roi,
prophète, poète, musicien David les eût certainement accueillis
dans la Liturgie du Temple qu’édifia le roi Salomon son fils !
Il n’en demeure pas moins que l’art, en tant que diaconie de
la Beauté, Bonté, Vérité, a une mission essentielle dans la
perpétuation de la mémoire vive et dans le renouvellement
perpétuel de la louange. « Que ma prière devant Toi s’élève,
comme un encens, et mes mains pour le Sacrifice du soir »
chantent les voix monastiques chaque jour. Nulle nécessité
de penser que l’on prie pour s’associer à ce chant. Les oiseaux
de saint François le pensaient-ils ? Les houles mordorées du
Couchant le savent-elles ? Chacun, où qu’il soit, d’où qu’il vienne,
d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, d’Europe, d’Océanie, quel qu’il
soit, dans sa culture, sa religion, son irréligion, a part à cette
symphonie de l’Amour infini. Encore faut-il qu’il veuille bien
consentir à aimer, à gager que, nonobstant la rage de « l ’Ennemi
de l’homme » et l’embrigadement de ses recrues, la cause de la
Vie l’emportera.
Mais tout n’est pas dans tout. La belle demeure de l’Universel,
à la construction de laquelle nous avons la mission d’apporter
notre pierre, n’est pas un lieu indéfinissable et sans mémoire
de tohubohu, de chaos, de violence, de brouhaha. C’est un lieu
d’harmonie, où chacun doit reconnaître et honorer sa place dans
l’espace et dans le concert.
Nous autres, vivant en Europe, en France, pétris que nous
sommes de cette culture chrétienne splendide, fruit de
l’inspiration biblique, grecque et romaine, incomparable terreau
du génie humain, qu’a enfantée en deux mille ans la Foi en
Jésus-Christ, et qui, j’en suis sûr, malgré l’éclipse d’aujourd’hui
et les menaces qui la cernent, demeure féconde pour l’avenir,
nous ne pouvons – et nous ne devons pas ! -, quelles que soient
nos convictions ou nos incertitudes respectives, oublier, encore
moins renier cette filiation. Et cette filiation ne nous interdit pas
l’ouverture du cœur et de l’esprit aux nouveaux venus parmi nous.
Au contraire, elle nous invite, elle nous invite plus que jamais,
car en son essence elle est généreuse, à reconnaître le Visage par
excellence, le Visage mystérieux qui s’est révélé à nous, en tout
visage expressif de l’humanité universelle, selon la multiplicité
infinie des reflets de la Grâce. Celle-ci se révèle toujours, de
quelque manière qu’elle se révèle, dans l’amour. « Je suis née pour
l’amour, non pour la haine », dit la jeune fille Antigone.
Grande salle des séances, le 2 décembre 2015
communi cat ion
L’ART
ET LA FOI
Par
Dominique Ponnau
,
Directeur honoraire de l’École du Louvre
Photo : Carnac, Morbihan. © Philippe Brame / 2010 / Adagp
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