La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 29

|
29
doss i er
LA RESTAURATION
DES ORGUES
Par
Bernard Lechevalier
, membre de l'Académie nationale de médecine,
organiste titulaire de l'église Saint-Pierre de Caen
L
a restauration d’un orgue est toujours délicate en raison de
sa singularité et de la transformation de sa facture au cours
des siècles. Cette singularité concerne la partie sonore, mais
aussi le buffet, dont il subsiste de magnifiques spécimens. En se
limitant à la France, on peut schématiquement opposer l’orgue
classique à l’orgue dit symphonique après 1840. De ce fait, toutes
les restaurations sont des cas particuliers. Si un instrument ancien
présente un réel intérêt, il est susceptible d’être classé monument
historique, apportant ainsi la garantie d’un projet raisonnable,
fruit d’une commission d’experts et une participation financière
de l’État. Nous envisagerons successivement plusieurs circons-
tances, illustrées par des exemples.
Premier cas : il s’agit d’un instrument ancien conservé dans son
état initial, par exemple les orgues de Clicquot à Souvigny ou à la
cathédrale de Poitiers, d’Isnard à Saint-Maximin-la Sainte-Baume,
les Cavaillé-Coll de Saint-Étienne de Caen ou de Saint-Sulpice à
Paris. Ces instruments prestigieux, tous classés, sont régulière-
ment entretenus par l’État, ils ne doivent pas être modifiés. Il n’en
fut pas toujours ainsi : il est bien difficile de retrouver les sonorités
du chef d’œuvre de Cavaillé-Coll à Notre-Dame de Paris depuis
ses agrandissements considérables, son électrification et son
informatisation.
L’orgue Parizot de Falaise sera l’exemple de la seconde circons-
tance. Malgré sa « modernisation » - deux claviers sur quatre
disparurent et des jeux romantiques furent ajoutés - presque
toute la tuyauterie ancienne subsistait, il fut classé dans les
années 50. Une récente restauration le remit dans son intégrité
initiale. Une telle démarche nécessite de la part du restaurateur
une parfaite connaissance de l’ancienne facture et le courage de
livrer un instrument accordé plus bas que de nos jours, selon une
gamme non tempérée qui ne lui permettra de jouer que dans
certaines tonalités mais de façon combien éclatante ! Depuis
1920, de grands organistes comme André Marchal, soutenus
par l’historien Norbert Dufourcq devant la difficulté d’inter-
préter la musique ancienne sur les instruments de Cavaillé-Coll,
conçurent un instrument de synthèse : l’orgue néo-classique.
Celui de Saint-Méry en demeure le témoin, de même que ceux
des cathédrales de Reims et de Soissons. Ne méritent-ils pas d’être
conservés comme inspirateurs de grands organistes-composi-
teurs : Messiaen, Duruflé, Jehan Alain, Grunenwald ? En revanche,
on a reproché à cette doctrine un manque de fidélité dans les
restaurations d’instruments anciens.
Terminons par une restitution exemplaire : l’orgue de la chapelle
du Château de Versailles. Son somptueux buffet doré contenait
un instrument de François-Henri Clicquot, qui fut vidé entiè-
rement de sa tuyauterie sur les conseils incompréhensibles de
Charles-Marie Widor et remplacé par un orgue moderne. Après
une première reconstruction par Victor Gonzalez, il fut remplacé,
à l’instigation de son titulaire Michel Chapuis, par un orgue neuf
qui est la fidèle restitution de l’instrument de Clicquot.
Orgue de la Chapelle royale du Château de Versailles. Photo L. Allorge
1...,19,20,21,22,23,24,25,26,27,28 30,31,32,33,34,35,36,37,38,39,...40
Powered by FlippingBook