La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 25

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gauche. Le nouveau cadre tronçonne les chapeaux, ou décapite
les stars. Pire, le public s’est accoutumé à croire que les acteurs
de l’époque s’agitaient comme des déments. Leurs courses, leurs
gestes, tournés entre 16 et 18 images par seconde mais restitués à
24, sont accélérés d’un tiers. L’effet accentue certes le comique et
bénéficie au cinéma burlesque. Mais le ridicule a conduit à l’assas-
sinat des mélodrames et à leur quasi disparition des catalogues.
Le technicolor impose un nouveau défi. Les films en couleurs vont
devenir la norme. Ils démonétisent le noir et blanc, au point que
la plupart des multiplexes américains ont depuis des décennies
l’obligation contractuelle de ne projeter que des films en couleurs
(et en langue anglaise).
Un nouveau problème de restauration survient. Les copies
couleurs vieillissent mal. Les pigments, surtout le rouge, pâlissent
sous l’effet de la lumière qui les traverse. Les négatifs subissent
le même sort. Au temps du support film, qu’il soit en 16, en 35
ou 70 mm, la restitution des couleurs originales demandait un
travail considérable avec masquage partiel, filtrage, redressement
des contrastes par un travail de contre-typages successifs. Seules
les œuvres qui avaient bénéficié d’une grande notoriété initiale
pouvaient espérer une ressortie avec copie neuve.
Depuis les années 2000 l’étalonnage numérique - sorte de puissant
« Photoshop » pour images animées - a bouleversé la donne. Le
renforcement des couleurs se fait d’un clic sur des zones automa-
tiquement localisées par la machine. On fait disparaître les taches,
les rayures et les rides - pas seulement celles de la pellicule.
L’image des films restaurés est aujourd’hui plus brillante et plus
flatteuse qu’au premier jour de leur sortie. La bande son bénéficie
généralement d’un nettoyage, faisant disparaître les scories de
l’enregistrement original et les bruits de fond, rendant le dialogue
plus intelligible, réinventant même à partir d’une bande mono une
spatialisation stéréophonique. Les antiquités rénovées deviennent
ainsi toutes propres, polies et brillantes, sans les défauts qui,
comme pour les visages ou les disques vinyle en 33 tours, en
créaient le charme.
La remise à niveau sur support numérique haute définition des
films tournés sur pellicule est certes plus abordable qu’autre-
fois. Sauf que les standards évoluent sans cesse, ringardisant les
anciens. Depuis le début des années 80, on est passé par la vidéo
(VHS, Betamax , V200), puis au laser disque, puis au DVD, puis
au DVD HD, puis au Blu-ray, puis au transfert sur disque dur en
haute définition 2K, puis au 4K. Comme personne n’a la moindre
idée de la durée de conservation des nouveaux supports et de la
pérennité des logiciels qui les gouvernent, il est fondamental de
faire un tirage sur pellicule 35 mm dont on sait que la pellicule
se conserve au moins dix ans… mais projetable pratiquement
nulle part.
Beaucoup d’œuvres datant de moins d’une dizaine d’années ne
seront pas élevées à la dignité de survivre. Elles seront exclues des
projections en salle sur grand écran, écartées vite des chaînes de
télévision pour incompatibilité technologique.
Notre-Dame de Paris n’a pas disparu de l’Ile de la Cité parce que
la Tour Montparnasse était construite en béton. Les bronzes de
Rodin ne se sont pas évaporés pour cause d’invention des résines
polymères. La partition de la 9
e
de Beethoven, elle aussi, a survécu
à la disparition du disque 78 tours. On ne peut pas dire la même
chose des interprétations gravées sur rouleaux de cire des grands
orchestres du début du xx
e
siècle.
Le cinéma est un art enregistré à forte composante technologique.
Sa diffusion populaire, immédiate et mondiale en a immensément
bénéficié. Le revers de la médaille, c’est qu’elle est en chocolat. Elle
fond au soleil de chaque nouveau printemps.
Au centre : image issue du film
La Zone de la mort
(Niemandsland), Allemagne,
1931, réalisé par Victor Trivas et George Shdanoff. Cinq soldats de nationalités
différentes se rencontrent dans un
no man's land
durant la Première Guerre
mondiale et oublient leurs différences, par leur besoin commun de survie et leur
désir de paix. Archives françaises du film du CNC, Bois d’Arcy.
VATION DES
DE CINÉMA
de la section des Créations dans le Cinéma et l’audiovisuel,
Seydoux, Présidente de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé
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