La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 24

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Ne l’achetez pas, mon Cinématographe est un objet de
curiosité sans avenir » répond Louis Lumière à Georges Méliès
qui souhaite, un soir de 1895, acquérir la machine magique. La
réplique augure mal de l’idée qui va s’installer vers le milieu du
xx
e
siècle, à savoir que le cinéma est un art à forte valeur cultu-
relle et patrimoniale.
Mais l’inventeur avait-il vraiment tout faux quand il commit sa
réponse ?
Les courtes bandes d’actualité, les saynètes comiques ou mélo-
dramatiques tournées dans les premières années du cinéma sont
essentiellement destinées aux forains. Ils présentent leurs bobi-
neaux achetés au mètre entre les roulottes de femmes à barbe et
de nains lutteurs. Ces films de quelques minutes sont tirés sur
une pellicule de celluloïd transparent aussi inflammable qu’une
tête d’allumette. Les premières œuvres finissent souvent en fumée
toxique. Le feu parti de la bobine se propage parfois à la baraque.
Avec les 120 morts calcinés dans l’incendie du Bazar de la Charité
en 1897, il s’en faut de peu pour que le cinématographe ne soit
interdit à tout jamais.
On remplace progressivement la pellicule au nitrate de cellulose
par un film ininflammable à l’acétate. Les bobineaux anciens sont
finalement interdits de projection au début des années 50. Les
propriétaires s’en débarrassent ou les oublient dans des caves.
Seuls quelques films à potentiel commercial ou de grande répu-
tation sont copiés, « tirés » comme on dit, sur le nouveau support
« de sécurité ».
Des centaines de milliers de titres récupérés ici ou là attendent
aujourd’hui leurs mécènes pour sortir de leurs boîtes rouillées,
stockées dans l’ancien fort militaire de Bois d’Arcy, en région pari-
sienne. Ils fondent ou se délitent lentement en émettant des gaz.
Le lieu est en France la seule maison de retraite française agréée
pour cinéma explosif.
Une restauration est non seulement dangereuse mais extrême-
ment coûteuse, pouvant atteindre plus d’un demi-million d’euros
pour un film de long-métrage. La pellicule, quand elle ne s’est
pas réduite en poussière ou colmatée en une matière molle qui
ressemble à un gâteau au miel, s’est généralement contractée.
L’espace entre les perforations qui assurent l’entraînement s’est
rétréci. Il faut des machines spéciales pour ne pas déchirer le
film devenu cassant. Il faut récupérer des scènes manquantes
dans différents lieux de conservation aux quatre coins du monde,
réparer les cassures, effacer les rayures. Mais sur quel support ?
Depuis quelques années, la quasi-totalité des salles à travers le
monde s’est équipée en numérique, dont les logiciels changent
tous les deux ans. À part les cinémathèques et quelques cinémas
dédiés au patrimoine, les projecteurs en 35 mm ont été balancés
à la décharge.
Au début des années 30, survient un saut technologique, compa-
rable à ce qui se passe aujourd’hui avec le numérique : l’avènement
du « parlant ». Afin de trouver sur la pellicule de 35 mm un espace
pour loger la piste sonore, on ampute une partie de l’image sur
sa gauche. Pour donner plus de définition aux aigus du dialogue,
on allonge la piste sonore d’un tiers, nécessitant d’augmenter le
nombre d’images en conséquence : de 16 on monte à 24 images
pour chaque seconde.
Le matériel d’exploitation change. Il pose un nouveau défi à la
restauration des œuvres anciennes. La fenêtre des projecteurs
s’étant rétrécie de trois millimètres en largeur (et en hauteur pour
conserver le même format de 4x3), les films muets ne peuvent
plus être projetés dans leur format d’origine. Un problème
économique se pose pour la restauration : les coûts de recadrage
optique et de ralentissement de la cadence de projection sont
démesurés par rapport au nombre de spectateurs potentiels.
Entre la décision de ne pas transférer sur nouveau support, donc
d’abandonner le titre pour toujours, le choix est souvent d’ac-
cepter les trahisons d’un transfert à bas coût. La plupart des films
muets encore visibles aujourd’hui sur les chaînes de télévision
spécialisées ou en DVD, sectionne l’action située en bord-cadre
LA CONSER
ŒUVRES
Par
Jean-Jacques Annaud
, membre
avec la participation de Sophie
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