La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 16

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Nadine Eghels : Votre atelier de restauration existe
depuis 2002 et vous êtes spécialisée dans la restauration
d’œuvres sur papier, quelle est votre pratique ?
Christelle Desclouds : Nous traitons tout ce qui concerne les arts
graphiques, originaux ou imprimés, notre spécialité étant définie
par le support de l’œuvre, à savoir le papier : dessin, gravure,
aquarelle, pastel, gouache, affiches, mais aussi plans, journaux,
calques et manuscrits…
N.E. : Comment le métier de restaurateur d’art s’est-il
transformé significativement ces derniers temps ?
C.D. : Plus qu’une évolution, c’est bien un métier à part entière qui
est apparu il y a un peu plus de trente ans, sous la dénomination
de conservateur-restaurateur, ou restaurateur du patrimoine.
Auparavant les restaurations étaient pratiquées dans des ateliers
d’artistes ou artisans créateurs ayant une bonne connaissance
technique de fabrication des œuvres. Leurs techniques de restau-
ration s’appuyaient sur ces techniques de fabrication, et sur des
matériaux d’origine. Aujourd’hui les restaurateurs respectent
un code déontologique dont les trois grands principes les plus
connus sont la réversibilité (des interventions de restaurations), la
stabilité (des matériaux utilisés pour la restauration) et la lisibilité
(des interventions). La restauration d’une œuvre ne se fait donc
plus obligatoirement avec les mêmes matériaux que ceux consti-
tutifs de cette dernière.
N.E. : Comment les techniques ont-elles évolué ?
C.D. : Elles évoluent constamment, par la recherche et par une
veille constante des praticiens qui jaugent la qualité et le vieillisse-
ment des restaurations anciennes. Les travaux de recherche sont
menés par des scientifiques au sein d’institutions telles le C2RMF,
le CRCC la BNF, ainsi que par des restaurateurs en activité ou
étudiants dans le cadre de leur diplôme de fin d’étude. Ces études
donnent lieu à des publications dans des revues spécialisées, à
des présentations dans des colloques, ou à des formations dans le
cadre de la formation permanente des professionnels.
N.E. : Dans quel sens vont ces recherches ?
C.D. : Les recherches peuvent aller dans le sens d’une meilleure
connaissance des matériaux de fabrication par l’analyse des
œuvres dans les laboratoires spécialisés, pour une meilleure
approche historique des œuvres. Elles peuvent aussi par exemple
étudier les qualités des matériaux neufs que les restaurateurs
utilisent pour la restauration et le conditionnement des œuvres,
comme les différents cartons utilisés pour les montages en passe-
partout des dessins et gravures. Les cartons utilisés aujourd’hui
doivent répondre à la qualité dite de conservation, les laboratoires
peuvent également tester par vieillissement accéléré les papiers,
cartons et colles utilisés dans nos ateliers.
N.E. : Quels sont les autres grands axes
de la recherche actuellement ?
C.D. : Une des nombreuses problématiques que nous rencontrons
en art graphique est le vieillissement des dessins, manuscrits
anciens avec de l’encre métallogallique. Cette encre, faite à base
de noix de galle, d’ions fer II et d’un acide, a été l’encre noire
principalement utilisée pendant des siècles. En vieillissant cette
encre devient brune, s’oxyde et la dégradation se propage dans le
papier, entraînant une oxydation importante, voire des lacunes,
et une grande fragilité des œuvres. Cette altération est évolutive
et nous pose de véritables questions pour la conservation d’une
importante partie du patrimoine graphique (cette encre se trouve
entre autres sur les dessins de Rembrandt, de Victor Hugo, sur les
partitions de J.-S. Bach, et presque tous les manuscrits anciens).
Depuis une vingtaine d’années des chercheurs, mais aussi des
restaurateurs d’Europe et d’Amérique du nord ont lancé un
programme de recherches et d’études consacré au vieillissement
de ces encres métallogalliques, et à la recherche de méthodes de
consolidation.
N.E. : Quelle évolution avez-vous pu
constater dans votre pratique ?
C.D. : Dans notre pratique en atelier, nous nous sommes tournés
depuis une trentaine d’années vers l’Asie et particulièrement le
Japon, à la fois pour leurs techniques de restauration et pour les
matériaux utilisés. Le papier japonais est fait à base de fibres de
Kozo, fibres longues qui permettent d’obtenir un papier très fin
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