La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 13

|
13
leur patine. Cette sorte de voile qui atténue l’éclat des matériaux,
la « jactance » de la matière selon Cesare Brandi, crée une
distance entre la peinture et l’observateur, et transforme des
plages colorées en une œuvre d’art, portrait, paysage ou autre
sujet. En outre cette patine, apportée par le temps, est caractéris-
tique des matériaux de la peinture et de l’ancienneté de celle-ci.
Vouloir remonter le temps, gommer son passage ou rénover une
peinture, porte atteinte à l’authenticité de l’œuvre. La restauration
d’une peinture ne s’apparente pas au lifting d’un visage ; elle n’est
pas une rénovation.
Les contours de l’intervention souhaitable sont dessinés : un
nettoyage étant irréversible, celui-ci ne peut être choisi que
comme partiel.
L’allègement de vernis
René Huyghe, en 1950, reprenant le principe traditionnel de
prudence, au Louvre, de diminuer l’épaisseur des vernis, souvent
ajoutés au cours des siècles pour des raisons d’entretien et
devenus roux, plutôt que d’enlever ceux-ci, fut le théoricien de
l’allègement de vernis ; cette technique est préférée, quand cela est
possible, au dévernissage ou suppression totale des vernis, pour
trois raisons. La première raison est technique : on évite ainsi
le contact des solvants avec la couche colorée dont le liant peut
être affaibli par lixiviation. La seconde raison est d’ordre éthique :
laisser une mince couche de vernis permet à d’autres, plus tard,
de poursuivre le nettoyage, avec de meilleurs matériaux et sous
le contrôle de méthodes plus précises. Enfin la troisième raison
est d’ordre esthétique : la patine ainsi conservée évite de faire
surgir brutalement les usures, les transparences accrues et les
discordances de contrastes acquises au cours du temps entre les
couleurs ayant évolué dans des sens variés (le bleu peut blanchir
ou noircir, le rouge s’évanouir, le vert roussir etc..) et apporte une
harmonie générale. Cette troisième raison est la plus importante
car la conservation de la patine, significative de l’ancienneté de la
peinture, évite de faire croire que l’œuvre est sortie hier de l’atelier
de l’artiste.
L’allègement de vernis vise à enlever juste le nécessaire, la part
de trahison apportée par le temps, mais à en garder la part
d’harmonie.
Repeints : lesquels ôter, lesquels garder ?
Les repeints sont des retouches apportées lors d’interventions
anciennes ; on a pu cacher une perte de matière originale, voiler
un sein de Vierge ou un sexe de nu, modifier une forme dont le
style ne plaisait plus, ajouter un attribut ou changer un détail
qui n’était plus conforme à la politique du jour : si l’on enlève un
repeint technique, en revanche on peut souvent, si ces additions
ne gênent pas l’appréciation générale de la peinture, garder des
repeints de style, de pudeur, iconographique ou politique, témoi-
gnages d’une époque et de son goût. Pour choisir ce que l’on va
garder, on compare l’importance historique et esthétique du
repeint à celle de l’original : ainsi est légitimée la conservation,
souhaitable parce que respectant le futur, ou la suppression,
décision lourde de conséquence parce qu’acte irréversible. La
restauration est un acte critique : on est loin de l’essai au solvant et
de la suppression de repeints parce qu’ils sont faciles à dissoudre !
Préalable indispensable :
bien connaître avant d’intervenir
Avant tout nettoyage il faut savoir parfaitement de quelle peinture
il s’agit, en connaître les matériaux, leur mise en œuvre et leur
évolution, repérer les travestissements des couleurs et avoir jugé
la part d’évolution irréversible à accepter et la part d’amélioration
que l’on pourra apporter.
Une aide essentielle à l’acquisition de cette connaissance préalable
est apportée par les examens de laboratoire dont les méthodes
d’investigation, en progrès permanents, permettent de mieux
scruter ce qui n’est pas visible ; évidemment il faut garder présent
à l’esprit que ces documents scientifiques de plus en plus sophis-
tiqués exigent une rigoureuse interprétation qui ne peut être faite
en l’absence des scientifiques rompus aux pièges de la matière.
Indépendamment de la vision spécifique apportée par le labora-
toire, il faut aussi apprendre à voir sous les vernis, percevoir les
couleurs, les modifications de tons, de valeurs et de contrastes,
évaluer les transparences accrues et les usures mais aussi repérer
les repeints plus ou moins profonds, de sorte que l’on peut
proposer, selon le type de nettoyage envisagé, d’atteindre un
certain état que seule l’expérience permet d’annoncer à l’avance.
On est alors devenu un « connaisseur » qui a acquis une expé-
rience visuelle grâce à ce que l’on appelle l’œil : ce n’est pas un don,
comme on le croit trop souvent, mais le résultat d’une analyse
incessante due à un perpétuel aller et retour entre le regard et
l’esprit afin de comparer et classer ce que l’on voit par rapport à
ce que l’on sait.
La restauration ne doit pas être une aventure, un saut dans
l’inconnu ; on ne nettoie pas pour comprendre, mais parce que
l’on a compris la peinture dans toute sa complexité.
Même si cette intervention est légitime, il n’en reste pas moins que
la restauration étant subjective et contingente, faite à un instant
particulier et dans un pays spécifique, il est souhaitable que l’in-
tervention minimale soit choisie afin de préserver au maximum
la liberté des générations futures.
1...,3,4,5,6,7,8,9,10,11,12 14,15,16,17,18,19,20,21,22,23,...40
Powered by FlippingBook