La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 12

12
|
L
e support de bois disloqué, le textile déchiré ou troué d’une
peinture exigent des mesures techniques de conservation
pour la survie physique de celle-ci afin qu’elle puisse être trans-
mise aux générations futures. Cependant la restauration ne
se réduit pas à ces opérations sur lesquelles tout le monde est
d’accord, telles la retouche pour combler une lacune de matière
picturale, mais comprend aussi le nettoyage qui a depuis toujours
suscité des polémiques : cette transformation esthétique est
soumise à l’exigence habituelle, comme en médecine, primum
non nocere, de ne pas nuire à l’objet, mais pas seulement : la
responsabilité de toucher à une œuvre d’art est culturelle et relève
de la conscience universelle.
Pour mieux voir la peinture, certains veulent supprimer les vernis
assombris, ajoutés au cours des siècles à titre d’entretien, et les
retouches anciennes, repeints gênants parce que désaccordés,
assombris ou blanchis. Un tel nettoyage est une opération irréver-
sible : s’il s’avère que l’on a eu tort, plus personne ultérieurement
ne pourra revenir à l’état préalable au nettoyage.
Quel peut être un nettoyage légitime ?
Les pigments, minéraux ou organiques, enrobés dans un liant
(œuf, colle ou huile) déterminent la couleur d’origine de la pein-
ture ; les résines, matières constitutives des vernis qui protègent la
couche colorée et assurent la saturation des coloris, caractérisent
aussi son éclat.
Entre le moment de la création, celui de l’artiste, et le moment de
la réception, celui de l’observateur, de l’amateur ou du restaura-
teur, tout a changé : le vernis original a blondi et fixé la poussière
pendant le temps de séchage ; les pigments ont évolué, leurs
liants aussi et le couple piment/liant est responsable à la fois
d’une nouvelle couleur et d’une autre manière de faire traverser
la lumière en son sein, en général la translucidité de la peinture a
augmenté, on dit que sa « transparence s’est accrue ». L’original ne
peut en toute rigueur être parfaitement connu : il est donc illégi-
time de dire « retrouver l’original ». Nous ne pouvons retrouver
que l’état actuel des matériaux originaux.
Tous les changements apportés aux peintures en raison du
passage dit normal du temps, c'est-à-dire hors cataclysmes natu-
rels (tremblements de terre, inondations) ou guerres, constituent
doss i er
LE NETTOYAGE
D’UNE PEINTURE :
NÉCESSITÉ OU NON ?
Par
Ségolène Bergeon Langle
, Conservateur général du patrimoine, honoraire,
Fellow of the International Institute for Conservation
À droite : Nicolaes Pietersz Berchem (1620-1683),
Paysage avec Elkana et
ses deux épouses Anna et Pennina
, 1647, 166x138 cm. Ensemble en cours
d’allégement de vernis. Musée du Louvre, n°inv. 1046. © C2RMF
Détail, ci-dessous : en haut les vieux vernis assombris ; en bas le degré
d’allégement choisi pour éclaircir l’ensemble ; à gauche, dans le ciel, au milieu
des arbres apparaît une zone plus claire, de degré de nettoyage plus prononcé,
où est apportée la preuve que l’intervention n’est pas un dévernissage.
1...,2,3,4,5,6,7,8,9,10,11 13,14,15,16,17,18,19,20,21,22,...40
Powered by FlippingBook