La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 11

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BARNETT NEWMAN,
UNE RESTAURATION
EXEMPLAIRE
S
hining Forth (to George) est un grand tableau (290 x 442 cm)
peint par Barnett Newman en hommage à son frère, George.
Réalisé en 1961, il a été acquis en 1979 par le Musée national d'art
moderne, avec l'aide de la Fondation Scaler.
En 1990, il fut accidentellement souillé par un jet d'huile issu d'un
des flexibles d'un élévateur utilisé pour changer une ampoule.
Cette projection engendra sept coulures brunes, situées dans
les parties claires entre les deux bandes noires, qui s'incrustèrent
rapidement dans les fibres de la toile de coton écru simplement
encollée. La surface, majoritairement en réserve, de couleur ivoire,
renforça la diffusion de l'huile dans les fibres.
Entre 1990 et 1994, le Laboratoire de recherche des Musées de
France (LRMF) identifia un polyacétate de vinyle (PVA), sans
plastifiants utilisé comme matériau d'encollage. Des essais furent
tentés pour extraire les taches mais des effets secondaires du type
auréoles ou blanchiment de surface apparurent et amenèrent
l'ensemble des responsables à prendre la décision d'attendre des
solutions nouvelles. Toutefois, les informations recueillies dans
la première phase permirent de mener des investigations dans
plusieurs directions. Ces dernières, conjuguées aux nouvelles
recherches et solutions disponibles pour le nettoyage des maté-
riaux synthétiques, permirent de reprendre à partir de 2010 le
nettoyage de la toile.
Entre 2012 et 2013, de nouveaux tests, mis au point avec Nathalie
Balcar, chimiste au département restauration du C2RMF et
Richard Wolbers, chercheur à l'université du Delaware et spécia-
liste de Barnett Newman, confirmèrent la présence d'agents de
surface et relancèrent le protocole de nettoyage de ces compo-
sants par des techniques aqueuses combinant « une solubilisation
au moyen de microémulsions, avec l'imperméabilisation des fibres
par un solvant siliconé destiné à s'évaporer sans résidus ».
La restauration complète s'est achevée en décembre 2014 et le
tableau a été présenté en janvier 2015 lors du nouvel accrochage
de la collection.
Bernard Perrine
, correspondant de l'Académie
En haut : l'œuvre de Barnett Newman,
Shining Forth (to George)
,
a réintégré les collections du Centre Pompidou, sa restauration achevée.
Centre Pompidou, MNAM-CCI / Philippe Migeat
Sous les « repentirs »
Proche de l’École du Louvre, où j’ai fait mes études, et du Musée,
le C2RMF m’a toujours fasciné ! Il concrétisait la possibilité de
pouvoir étudier les œuvres sous l’angle de leur matérialité.
Cela n’exclut pas les autres approches, bien au contraire :
on y trouve un complément indispensable. Ainsi, après le
passage de telle ou telle œuvre au laboratoire, combien de
commentaires artistiques se trouvent aujourd'hui relégués au
rang de curiosités littéraires ? Je pense à certains crépuscules
qui, après restauration, se trouvent être des petits matins plutôt
frais, des verts qui ne le sont que par la « grâce » des vernis
jaunis recouvrant de magnifiques bleus ou violets...
Les radiographies dévoilant des œuvres inconnues, ou passant
pour perdues. J’aime beaucoup l’exemple des
Baigneuses
de Courbet, tableau conservé à Montpellier. Mon collègue
Bruno Mottin a bien mis en évidence, dès 2005, la présence
d’au moins deux compositions sous cette œuvre, dont une
parfaitement connue, puisqu’elle existe en petit format au
Musée national d’Oslo. La question se pose dès lors : cette
dernière œuvre, le
Fou de peur
, que l’on pensait unique, est-elle
un « modello » pour la grande composition aujourd’hui caché
sous les
Baigneuses
? J’ai, pour ma part, été agréablement
surpris de pouvoir mettre en évidence le dessin préparatoire
fait à la sanguine, par Raphaël, pour son
Portrait de Balthasar
Castiglione
. Personne ne l’avait vu, pourtant, il est discernable
à l’œil nu ! De nouveaux appareils, développés par le Centre,
permettent des investigations véritablement révolutionnaires :
l’une d’elles permet d’obtenir une image séparant les
éléments chimiques. On peut ainsi visualiser, en les filtrant,
non seulement les éléments les plus denses (en l’occurrence,
le plomb et le mercure reconnus pour l’essentiel dans une
radiographie classique), mais également des matériaux plus
légers, et pourtant très répandus en peinture, comme le fer, le
chrome, le manganèse, le zinc... Les images les plus perturbées
par des repeints ou des repentirs deviennent souvent nettement
plus lisibles.
Gilles Bastian
, conservateur du patrimoine au département
de peinture du C2RMF (Centre de Recherches et de
Restauration des Musées de France)
En haut : radiographie du tableau
L'homme blessé
de Gustave Courbet
(1819-1877), qui date de 2012, sur laquelle on peut voir une femme que le peintre
a décidé de ne pas conserver sur l’œuvre finale. Paris, Musée d'Orsay.
© C2RMF / Elsa Lambert
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