La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 7

|
7
Il faut, tranquillement, mais fermement, répudier l’une et l’autre
et accepter la dialectique du doute. Ce que nous pensons, nos
convictions elles-mêmes, doivent elles aussi constamment être
reprises, précisées ou abandonnées. La création, celle qui dérange
véritablement l’ordre plutôt que de l’accepter pour en tirer profit,
est à ce prix.
Quoi qu’il arrive, où que l’on soit, si on ne se limite pas aux
images, même les plus créatrices elles-mêmes, ni à l’espace
physique et aux perceptions que nous en avons, si l’on tente de
pénétrer l’espace mental, si difficile à définir et à reconnaître,
qui est celui de la culture, le mythe d’une création absolue, libre,
barbare, primitive, se dissout. La révolte la plus extrême ne crée,
même pour l’assassiner, que dans la création antérieure.
L’architecture répond à des besoins, à des souhaits qui s’expriment
et à des désirs bien souvent ignorés, elle le fait en assemblant
des matériaux avec toutes les ressources des connaissances et
des techniques. Elle fait des abris. Comme les habits, elle nous
protège. Une construction n’est d’ailleurs peut-être à l’origine
qu’un habit que le corps n’a plus à porter, au prix de se fixer
progressivement au sol. Que la mode et l’architecture traversent
aujourd’hui, visiblement, des difficultés semblables, soient dirigées
par les mêmes intérêts, intellectuels et financiers, n’est sans doute
pas étonnant. Leur poésie, à l’une et à l’autre, la poésie qui fait la
différence entre la construction et l’architecture, comme celle
doss i er
qui fait la différence entre la confection et la mode, ont la même
origine simple et à partir d’elle, les mêmes ramifications infinies.
On ne crée que dans la création, certes, avec respect ou indi-
gnation, avec scrupules ou insolence, mais il faut créer. C’est ce
qu’oublient trop souvent ceux qui ont la charge des constructions.
Par ignorance, par suffisance aussi, voire par fainéantise, ils
l’oublient. La construction, c’est reconnu, doit s’adapter et ils en
sont propriétaires. Sûrs de leur droit, ils la banalisent, et au nom
de difficultés indéniables mais inférieures à celles qui avaient été
maîtrisées au moment de la conception, la ramènent au niveau
de la facilité. Une fois, ce n’est rien, quelques années après on
ne reconnaît plus le bâtiment. Ça s’appelle vieillir, dit-on en
regardant ailleurs. Mais non, c’est vieillir trop tôt, et mal vieillir.
Il aurait fallu un conservateur, et un conservateur est toujours un
créateur, pas un gestionnaire dans le hasard d’une carrière ; un
public plus attentif aussi, et des observateurs critiques vigilants.
Il y a des vieillesses précipitées et honteuses, il y a aussi des
renaissances et des secondes vies. C’est sur celles-là qu’il faut
insister. Ce sont elles qui montrent ce que l’architecture a de
spécifique parmi les autres arts. Picasso peut donner sa version
des Ménines, un conservateur redonner au tableau des qualités
que le temps a usées, aucun peintre ne viendra le reprendre, ni
lui adjoindre une partie nouvelle. Les compositeurs ne sont pas
plus aventureux, seuls les écrivains le sont parfois. Mais les
MER
1,2,3,4,5,6 8,9,10,11,12,13,14,15,16,17,...40
Powered by FlippingBook