La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 32

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C
omment parler d'architecture me demandez-vous ? Qu'en
sais-je ? Fais-je de la prose ou des vers? C'est selon et sans
trop le savoir. « Il faut bien que ce soit l'un, ou l'autre par la raison,
Monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose, ou les vers. Il
n'y a que la prose ou les vers ? Et comme l'on parle qu'est-ce que
c'est donc que cela? De la prose. » Bon.
Il me vient un souvenir. C'était à Shanghai il y a quelques années,
sur la terrasse d'un immeuble du Bund où avait été établie une
boîte de nuit. Les péniches de charbon glissaient en meuglant,
en contrebas, dans la brume du Huangpu. Je ne dansais pas mais
il y avait dans notre groupe un architecte connu pour la charge
érotique qui se dégage de son être. Il s'est approché de la piste
avec une fort belle femme, longue, réservée, pudique, Chinoise
au demeurant. J'ai observé comment, en peu de minutes, avec un
extraordinaire talent de conviction physique, il l'a publiquement
amenée à rémission ; à peine effleurée. Comment, de raide, de
crispée qu'elle était, elle en vint à baisser pavillon. J'en suis bien
incapable mais j'en ai tiré une leçon. Le public est à l'égard de
l'architecture comme cette femme : réservé, pudique mais empli
d'un désir refoulé. Il suffit d'y aller mollo, les yeux dans les yeux, en
quêtant son assentiment à chaque pas de la danse. Et tout s'éclaire.
Les architectes parlent avec leur faconde, leurs grandes écharpes
de laine rouge qu'ils portent volontiers dénouées et pendantes,
avec leurs gestes enveloppants, avec souvent de la générosité
et parfois un peu de rouerie. Ainsi Candilis à de Gaulle visitant
les travaux du Languedoc-Roussillon en 1967, et qui lui avait
demandé d'expliquer son projet : « Mon général, oune pétite
enfant, le matin, il ouvre ouné fénêtre. C'est lou printemps. Dans
lé yardin, il y a oune arrrbre. Et dans l'arrrbre il y a, qui chante,
oune ouazeau. Et ça, c'est l'ourbanisme. – C'est très clair, dit
le général en lui tapant dans le dos, allons voir ça. Et, hilare, il
partit d'un pas martial à travers les chantiers inachevés. » C'est
Philippe Lamour qui raconte. Les architectes parlent avec leur
désir quasiment enfantin de séduire. « Tel se demande l'architecte
si, lorsqu'il porte, pas plus grosse qu'un jouet, sa maquette, on
le prend pour un gosse. » C'est une interrogation de Raymond
Roussel. Elle date de 1928 (Nouvelles impressions d'Afrique) ; elle
est éternelle.
COMMENT PARLER
D'ARCHITECTURE ?
Par
François Chaslin
, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
Les architectes parlent avec leurs codes verbaux, leur jargon, leurs
éléments de doctrine, leurs échafaudages de notions qui font un
certain effet au gueuloir des confrères, entre soi, mais qui parfois
passent moins bien dans le public.
À quoi de son côté sert le critique ? Veut-il informer ? Très bien
mais qu'il se fasse alors journaliste, médiateur et pédagogue.
Veut-il transmettre des modèles ou une connaissance ? Qu'il
passe les concours et devienne professeur. Souhaite-t-il aider
simplement à la circulation des idées ? Qu'il se fasse modérateur
de colloques ou curateur d'expositions. Veut-il convaincre ?
Très bien, c'est ce qu'ont fait les plus célèbres d'entre eux tout au
long du vingtième siècle. C'est qu'ils se sentaient engagés dans
l'un de ces combats périodiques que portent et renouvellent les
générations depuis la querelle des Anciens et des Modernes.
Depuis que, s'opposant aux frères Perrault, François Blondel,
partisan de la symétrie et des proportions, ayant examiné « les
raisons que l'on apporte contre la nécessité des proportions en
architecture qui ne sont, comme on dit, approuvées que par
accoutumance », entreprit de les réfuter. Sentiment gothique
contre règles classiques, hygiénistes, nudistes fonctionnalistes,
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