La lettre de l'Académie des beaux-arts - page 24

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ceignant les tours et les courtines encore visibles. A peine trois
ans plus tard, dans La description du château de Pierrefonds, il
imagine, sur un premier plan, une première élévation restituée
du bâtiment : Napoléon III en prend connaissance et lui confie
le chantier dès 1857. Une restauration réalisée par étapes durant
de longues années. On songe d'abord à une reconstruction
partielle de l'édifice. Ainsi, en 1858, est rétablie la tour Hector, la
mieux conservée après les destructions du xvii
 e
siècle. Au terme
d'une nouvelle visite de l'empereur, le projet évolue : en effet,
de la restauration partielle, on se dirige vers une restauration
complète du château qui n'abritera plus une résidence princière
mais sera un lieu de réception prestigieux. Viollet-le-Duc relève
la tour Godefroy, la tour carrée du donjon, les trois grandes salles
superposées du logis seigneurial avant de s'atteler à la réalisation
du nouvel escalier d'honneur en avant du donjon qui conserve
ainsi sa vocation initiale.
« Le donjon et presque toutes les défenses extérieures, écrit-il
dans sa Description du château de Pierrefonds, reprennent leur
aspect primitif : ainsi, nous pourrons voir bientôt le plus beau
spécimen de l'architecture féodale du xv
 e
siècle en France.
Nous n'avons que trop de ruines dans notre pays, et les ruines
ne donnent guère l'idée de ce qu'étaient ces habitations des
grands seigneurs les plus éclairés du Moyen Âge. Le château de
Pierrefonds, rétabli en totalité, fera connaître cet art à la fois civil
et militaire qui, de Charles V à Louis XI, était supérieur à tout ce
que l'on faisait alors en Europe. C'est dans l'art féodal du xv
 e
siècle
en France, développé sous l'inspiration des Valois, que l'on trouve
en germe toutes les splendeurs de la Renaissance, bien plus que
dans l'imitation des arts italiens... ».
Pour Viollet-le-Duc, « restaurer un monument, ce n'est pas
l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir dans un état
complet qui peut n'avoir jamais existé à aucun moment donné ».
Son ambition, c'est de montrer le château dans son état d'origine.
Lorsque la conservation est impossible, il copie la matière et
la forme pour les rendre à l'édifice, mais lorsque toutes traces
anciennes ont disparu, il s'appuie sur des principes de cohérence
et de style : oui, il réinvente. Reconnu maître dans les dessins
doss i er
Eugène Viollet-le-Duc
(1814-1879) suivit des études secondaires
et des stages dans divers ateliers d'architectes, mais refusa de
s'inscrire à l'École royale des Beaux-Arts, préférant voyager.
À 18 ans, il découvre les régions françaises avec leurs monuments
anciens qu'il dessine sans relâche. Inspecteur général des édifices
diocésains, architecte des Monuments historiques, il mène une
infatigable activité de maître d'œuvre à Vézelay, à Notre-Dame de
Paris, à la basilique Saint-Denis, à Reims, Sens, Clermont-Ferrand,
à la Cité de Carcassonne, à Avignon, Narbonne et Toulouse, au
château de la Roquetaillade, au château de Coucy...
Ci-dessus : Eugène Viollet-le-Duc par Nadar.
Des artistes renommés
peignirent les ruines du château
de Pierrefonds. Entre autres, Camille Corot (1796-1875) et
Paul Huet (1803-1869), qui réalisa plusieurs tableaux, dont
l'un, représentant Pierrefonds dans la tempête, est une
interprétation romantique, sombre et tourmentée du site.
Originaire de Villers-Cotterêts, Alexandre Dumas, enfant,
venait dans le village en voisin. En 1845, dans
Vingt ans après
, il
décrit le château en ces termes : « Les tours, quoique solides et
paraissant bâties d'hier, étaient ouvertes et comme éventrées.
On eût dit que quelque géant les avait fendues à coups de
hache ». En 1867, lors d'un voyage en France, le roi Louis II
de Bavière visita le château de Pierrefonds et décida de faire
construire un édifice mélangeant le style néo-médiéval et
romantique de Pierrefonds avec l'architecture développée au
château de Wartburg, en Thuringe. Selon plusieurs historiens
de l'art allemands, Pierrefonds serait donc à l'origine du plus
célèbre château allemand : Neuschwandstein, en Bavière.
Pierrefonds a influencé d'autres châteaux, notamment le
château de Gaasbeek, en Belgique, celui de Haar, aux Pays-Bas,
ou le donjon de Visegrad en Hongrie.
En haut :
Les Ruines du château de Pierrefonds
par Jean-Baptiste Camille Corot,
1840-1845, retravaillé vers 1866-1867, huile sur toile. Cincinnati Art Museum
1...,14,15,16,17,18,19,20,21,22,23 25,26,27,28,29,30,31,32,33,34,...40
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